Abattage rituel: une pratique plus douloureuse pour les animaux?

De nombreuses études ont étudié combien de temps les animaux souffraient avec l'abattage rituel, ce qui n'empêche pas le débat d'avoir lieu.

Protestation de Gaia contre l'abattage rituel

Dès ce mercredi, c’est un épineux dossier que doit traiter la commission Environnement du Parlement bruxellois. Au programme: l’interdiction ou pas de l’abattage rituel tel qu’il est pratiqué actuellement. Des intervenants seront invités à s’exprimer sur le sujet, notamment des représentants des cultes. Le verdict devrait arriver d’ici le 8 juin, alors que les partis sont très divisés sur la question. Au cœur du débat, une question: la souffrance subie par les animaux tués selon cette méthode.

De quoi parle-t-on exactement?

Par "abattage rituel", on entend généralement deux techniques: le shehita pour les juifs, et le dhakât pour les musulmans. Pour l’un comme pour l’autre, il s’agit dans la plupart des cas d’abattre l’animal sans l’insensibiliser ou l’étourdir au préalable. Dans le détail, il y a quelques différences. Le shehita doit être pratiqué par un homme pieux et techniquement qualifié, le shohet, là où le dhakât peut être réalisé par n’importe quel musulman pieux, tout simplement. Dans tous les cas, la question qui suscite le plus de tension est le temps qui s’écoule entre l’abattage et la perte de conscience de l’animal.

C’est justement pour cela qu’il existe des règles en la matière. De base, l’Union européenne impose l’étourdissement selon des méthodes précises, afin que l’animal soit inconscient et insensibilisé. Seul l’abattage rituel échappe à cette obligation. Cela dit, plusieurs États ont décidé d’aller plus loin en édictant que l’étourdissement doive être appliqué dans tous les cas, qu’importe que cela relève d’un rituel ou pas. En Belgique, les régions wallonne et flamande l’ont fait en 2019, pas Bruxelles. D’où le débat qui agite aujourd’hui la capitale belge.

Un temps parfois très long avant l’inconscience

Pour revenir au problème de base: à quel point les animaux souffrent-ils avec le shehita et le dhakât? Plusieurs rapports ont tenté d’y voir plus clair en la matière. En France, l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) s’est notamment attelée à calculer le temps séparant le coup de couteau de l’inconscience, cette dernière étant provoquée par le manque d’afflux sanguin. "Les études sur les ovins saignés directement montrent des résultats assez constants: 14 secondes en moyenne jusqu’à la perte de conscience. Chez la volaille, les résultats sont plus variables, entre 14 et 44 secondes", indique au journal Le Monde Claudia Terlouw, éthologue à l’INRA de Clermont-Ferrand. Pour les bovins, c’est bien plus: entre 17 secondes et 5 minutes chez les veaux, entre 19 secondes et 11 minutes chez les adultes. Cette différence est due à l’artère vertébrale, non coupée lors de l’égorgement, et aux caillots qui se développent à ce moment-là chez certains bovins. Conséquence: le cerveau est plus longtemps irrigué.

Évidemment, ce temps ne prend pas en compte le temps de souffrance précédant la mise à mort, commune d’ailleurs à l’abattage conventionnel et rituel. Il y a le transport vers l’abattoir, les heures d’attente dans un climat de stress, etc. Claudia Terlouw évoque aussi l’utilisation intensive de l’aiguillon électrique pour faire avancer les bovins. Tout cela pour dire qu’il n’y a pas que le moment de l’abattage qui est critiqué.

Une méthode pire que les autres?

Mais comparé aux autres mises à mort, est-ce que celle rituelle est plus douloureuse? En 2019, des chercheurs de l’Inra, rassemblés avec des vétérinaires lors d’une journée de réflexion, étaient tous d’accord: "l’abattage sans étourdissement, tel qu’il est pratiqué en contexte industriel, induit des souffrances supplémentaires". "Avec des techniques opérationnelles, la mort cérébrale est alors quasi instantanée. De 5 à 15 secondes suffisent pour abolir toute douleur et tout stress", concluent-ils.

Des scientifiques de l’Université néo-zélandaise de Massey ont pour leur part mesuré en 2009 par encéphalogramme la douleur ressentie par des veaux abattus via cette méthode rituelle. Ils ont relevé des signaux de souffrance durant jusqu’à deux minutes, la faute à l’incision des nerfs du cou (pas à la saignée). Avec une insensibilisation cinq secondes avant l’incision, la douleur disparaissait presque aussitôt.

En 2010, un consortium de vétérinaires européens, Dialrel, aboutissait à une conclusion similaire lors d’une étude comparative sur les différents types d’abattages. Ils concluaient qu’à cause de la souffrance suscitée par l’entaille dans des tissus riches en nocicepteurs, les récepteurs sensoriels de la douleur, l’abattage sans étourdissement représentait la méthode contrevenant le plus au bien-être animal.

Améliorer l’abattage rituel?

Au vu de ces conclusions, nombreux sont ceux à s’opposer à l’abatage rituel tel qu’il est souvent appliqué. "La souffrance de l’animal ne fait aucun doute et est reconnue de tous. Des études scientifiques ont été menées et le prouvent", explique à L’Express Christophe Buhot, président de la Fédération des vétérinaires européens (FVE). "Seul l’étourdissement permet d’éviter la souffrance", tranche-t-il.

Malgré tout, quelques-uns ne sont pas du même avis. Un homme, Joe Regenstein, professeur en science de l’alimentation à l’Université de Cornell aux USA, défend par exemple l’abattage rituel. "S’il est bien fait, l’abattage rituel n’est pas inhumain", juge-t-il lors d’une interview au quotidien québécois La Presse. Expert du halal et du casher, il estime qu’il est possible d’améliorer les méthodes de mise à mort du shehita et du dhakât, afin de mieux concilier prérequis confessionnels et bien-être de l’animal. Comment? Par exemple en suivant le cas d’un abattoir casher visité par Temple Grandin, professeure à l’Université du Colorado. Là-bas, la perte de conscience se produisait en moyenne 17 secondes après l’égorgement, avec un record d’une grosse trentaine de secondes. La technique: abattre des animaux calmes, d’un coup sec et rapide avec un couteau très épais et avec une incision à la gorge immédiatement après la contention.

L’électronarcose pas sans reproches non plus

Le temps de souffrance est donc limité mais reste supérieur aux chiffres donnés par l’INRA pour d’autres techniques comme l’électronarcose. Cette dernière consiste à provoquer des lésions cervicales par décharge électrique et plusieurs études montrent que la perte de conscience peut être immédiate grâce à elle… si elle est bien menée. Pierre Le Neindre, chercheur à l’INRA, notait ainsi dans un rapport qu’"un des inconvénients majeurs de l’électronarcose, surtout quand elle est automatisée, est lié aux mauvaises manipulations, aux difficultés de positionnement des électrodes et à leur paramétrage. Incorrectement employées, elles peuvent stimuler des récepteurs de la douleur sans induire l’inconscience". L’électronarcose par tige perforante aurait un taux d’échec "de 6% à 16% chez les bovins dans les abattoirs commerciaux".

Des associations de défense des animaux comme L214 montrent aussi que cette technique n’est pas sans reproches. L’étourdissement ne touche pas tous les oiseaux abattus, les animaux sont suspendus par les pattes alors qu’ils sont encore conscients, etc. Autrement dit, tout n’est pas blanc ou noir.

Trouver un accord

Pour avancer dans le débat, des voix s’élèvent pour trouver des compromis. La Fédération des vétérinaires européens propose notamment d’assommer l’animal après la saignée, pour éviter de briser les préceptes rituels tout en limitant la souffrance de l’animal. L’étourdissement "post-jugulation" est également proposée par l’association Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs (OABA), avec quelques secondes d’écart entre l’égorgement et le coup de pistolet à tige perforante.

L’électronarcose est donc parfois mise sur la table, dans un format compatible avec les préceptes religieux. C’est ce que rappelle Stéphanie Wattier, professeure à la Faculté de droit de l’Université de Namur. Dans Le Soir, elle explique que "grâce aux progrès techniques, un procédé d’électronarcose qui est réversible (et donc non létal) a été mis au point". "Il permet de s’assurer que l’animal ne décédera pas par étourdissement et sera seulement dans un état semblable au sommeil, ce qui fait qu’il ne se rendra pas compte qu’il est abattu et n’en souffrira en principe pas".

Est-ce que ces techniques peuvent vraiment être appliquées dans le cadre du shehita et du dhakât? C’est possible. L214 note par exemple qu’en Indonésie, le pays qui compte le plus de musulmans au monde, les animaux peuvent être étourdis avant l’abattage. Idem en Jordanie notamment. Dans La Libre, la spécialiste de droit hébraïque Liliane Vana note que "le principe de l’étourdissement n’est pas interdit par la loi juive", à l’inverse de "certaines méthodes d’étourdissement". Mais cette position n’est pas unanime, que ce soit dans les communautés juives ou musulmanes. "Les dirigeants de la communauté, qu’ils soient religieux ou laïques s’arc-boutent dans leur position contre l’étourdissement. Ils refusent également l’étourdissement post-jugulation. Ce qui est fort regrettable", se désole Liliane Vana.

La possibilité d’une interdiction suscite des craintes

Pour l’instant, le débat continue donc. Mais quelles seraient les conséquences d’une interdiction de l’abattage rituel, outre le cas de la souffrance animale? Pour Albert Guigui, Grand Rabbin de Bruxelles, elles seraient fâcheuses, comme il le dit dans une carte blanche de La Libre. Avec la fermeture de l’abattoir d’Anderlecht et la perte d’emplois, ceux qui se fournissaient là-bas devraient se fournir dans d’autres pays où l’abattage se fait parfois dans des moins bonnes conditions, sans compter la distance pour le transport. De plus, il dit ne pas comprendre pourquoi l’abattage rituel serait interdit alors que d’autres pratiques contestables sont autorisées comme "l’élevage en batterie, les conditions déplorables du transport des animaux, le gavage des oies, l’ébouillantement des homards, etc.", sans oublier la chasse.

La Fédération wallonne de l’agriculture se positionne aussi contre l’interdiction de l’abattage rituel. Dans un courrier, elle rappelle que "seuls les abattoirs de la région Bruxelles-Capitale permettent encore à la filière bovine belge d’approvisionner la communauté musulmane présente sur son territoire". "Une suppression pure et simple de cette possibilité reviendrait à une délocalisation totale de la filière bovine halal, qui n’aurait d’autres choix que de s’approvisionner à l’étranger".

Un vote qui s’annonce serré

La décision revient maintenant aux parlementaires bruxellois, et la bataille est acharnée depuis le dépôt fin janvier, d’une proposition d’ordonnance pour imposer l’étourdissement préalable à tous, proposée par Défi, Groen et l’Open Vld. Deux pétitions circulent: une contre l’interdiction avec plus de 110.000 signatures, une pour l’interdiction portée par Gaia et ayant récolté plus de 70.000 signatures.

Après hésitations, le PS a finalement choisi de ne pas adopter la proposition sur la table. Le PTB devrait suivre les socialistes. Ecolo laissera ses députés décider, prônant un vote non inscrit dans l’accord de gouvernement. Défi est divisé en interne mais devrait soutenir majoritairement le texte, tout comme Groen, l’Open Vld, le CD&V, la N-VA, le Vlaams Belang et la majorité du MR. Au final, le vote s’annonce serré. Les absentions et les votes minoritaires au sein des partis pourraient s’avérer cruciaux, notamment au sein des Engagés et d’Ecolo.

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