Droit de vote à 16 ans validé pour les européennes: une bonne idée?

La Belgique a approuvé l'abaissement de l'âge du droit de vote à 16 ans pour les élections européennes. Une décision qui fait débat.

Vote lors des élections européennes
Vote lors des élections européennes de 2019 @BelgaImage

Ce mercredi 4 mai, la commission Constitution de la Chambre a tranché: le droit de vote est désormais accordé à partir de 16 ans en Belgique pour les élections européennes. Proposée par les écologistes, la loi a été approuvée par la majorité et le PTB. La N-VA et le Vlaams Belang ont voté contre. La mesure sera déjà appliquée pour le prochain scrutin, en 2024. Les jeunes de 16-17 ans pourront à cette occasion s’inscrire au registre communal, ce qui impliquera alors de se soumettre à l’obligation de vote. Les autres rendez-vous électoraux (fédérales, régionales, municipales) ne sont pas concernés vu que cela aurait nécessité une modification de la Constitution et donc une procédure plus lourde. Avec cette initiative, la Belgique opère une modification majeure, bien longtemps après avoir fait passé en 1981 le droit de vote de 21 à 18 ans. Elle tranche aussi un débat qui agite tout le continent sur cette question brûlante.

Une décision soutenue par les études

En France, où la candidate socialiste à la présidentielle Anne Hidalgo avait proposé le droit de vote à 16 ans, deux expertes sont reconnues pour leurs études sur le sujet. La première s’appelle Céline Braconnier, directrice de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et spécialiste de l’abstention. Pour elle, c’est clair: cette idée est positive. "Un certain nombre d’études ont montré – notamment aux États-Unis – que l’abaissement de l’âge électoral rendrait possible un accompagnement des premières expériences électorales", explique-t-elle sur France Culture. "Abaisser l’âge du vote, c’est rendre possible l’accompagnement des premières expériences électorales. […] Des expériences ont montré que si on parvenait à faire voter les jeunes trois fois d’affilée, ils avaient plus de chances de devenir des votants plus constants pour le reste de leur parcours civique. Les accompagner au début, c’est plus facile à 16 ans qu’à 18 ans".

Anne Muxel, directrice de recherches en science politique au CNRS et spécialiste de la politique chez les jeunes, dit exactement la même chose à RMC et Ouest-France. "Permettre de voter à 16 ans serait un facteur d’entraînement à la citoyenneté démocratique. À 16 ans, les jeunes sont encore à l’école, en famille, donc dans des instances à même d’accompagner cette entrée dans le processus démocratique", souligne-t-elle. Quand il lui est demandé ce qu’elle pense de la question de la maturité politique, constamment brandie par les opposants à cette idée, elle rappelle que ce même argument a été utilisé lors du passage du droit de vote de 21 à 18 ans. "Il était dit à l’époque que les jeunes, à 18 ans, n’avaient pas assez d’autonomie pour faire un choix libre et responsable. L’histoire a démontré l’inverse. En 1974, lorsque le droit de vote à 18 ans a été adopté sous Valéry Giscard d’Estaing, la population et les jeunes eux-mêmes y étaient plutôt opposés. Aujourd’hui, personne n’envisage de remettre en question ce choix".

Voter à 16 ans: les jeunes ne se sentent pas prêts

Si Anne Muxel rappelle que l’adhésion des jeunes à un tel changement était compliqué  est La RTBF l’a constaté en interrogeant directement les jeunes concernés, en l’occurrence dans une athénée de La Louvière. Bilan: pour la plupart, ils ne se sentent pas prêts à se rendre dans un isoloir. Ceux qui aiment l’idée avouent quant à eux n’être pas certains "de faire le bon choix", par manque de connaissances politiques.

En 2015, un sondage du Conseil de la Jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles montrait que 79% des jeunes se prononçaient contre un abaissement du droit de vote à 16 ans. Deux tiers des personnes ayant argumenté leur choix affirmaient que les 16-17 ans sont trop immatures et influençables pour assumer une telle responsabilité. Selon eux, l’esprit critique fait défaut. Ceux qui se sont dits favorables à l’idée estimaient quant à eux soit être assez matures, soit avoir envie de se sentir plus responsables et plus impliqués, soit vouloir exercer leur liberté d’expression.

Robin Lebrun, doctorant en Sciences politiques à l’Université Libre de Bruxelles, note pour sa part qu’il y a un véritable intérêt chez les ados pour la politique, même si "tout ça semble assez éloigné" d’eux. "Ce n’est pas que les jeunes, mais on remarque quand même qu’il y a un schisme. Par rapport à la question du vote, je ne sais pas vous dire, je ne suis pas si convaincu, mais il y a une volonté vraie de vouloir participer. Après, ils ne savent pas forcément comment. J’ai animé un atelier ce mardi, et pendant 1h30, et pas une fois le mot parti politique n’est sorti. Je leur ai demandé si pour changer les choses ça ne les intéresserait pas d’être dans un parti politique, ils m’ont dit: ‘On ne savait même pas qu’on pouvait le faire’", explique-t-il à RTL Info.

Éduquer les jeunes au droit de vote

C’est en ce sens que Céline Braconnier ajoute que si elle est favorable au droit de vote à 16 ans, cela ne doit pas se faire sans cadre. "Évidemment, il ne suffit pas de décréter l’abaissement de l’âge électoral. Il faut accompagner et mettre en place des dispositifs d’accompagnement", insiste-elle. Idem pour Anne Muxel qui imagine une sensibilisation pour rapprocher les jeunes de la vie politique.

Pour Jean Faniel, directeur du CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques), en visant seulement une élection supranationale, la Belgique "ne veut peut-être pas trop brusquer les choses". "C’est une manière de tendre la perche à ces jeunes", dit-il à la RTBF. "Et puis, ce n’est envisagé pour l’instant que pour les élections européennes. Ces élections, en Belgique comme ailleurs en Europe, ont souvent le moins d’attrait pour la population".

Pour l’instant, seuls trois pays européens ont accordé le droit de vote avant 18 ans pour toutes les élections. C’est le cas en Autriche et à Malte dès 16 ans, en Grèce dès 17 ans. Reste les États qui ne font de même que pour tel ou tel type de scrutin ou bien à condition de remplir certaines conditions. Les Estoniens peuvent par exemple voter dès 16 ans aux élections locales. En Écosse, les jeunes du même âge peuvent voter en cas de référendum sur l’indépendance. En Slovénie enfin, il faut avoir une activité professionnelle pour voter à 16 ans.

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