Piétonnier, un débat toujours enflammé?

Transformer le cœur vivant de leurs cités est un parcours du combattant pour les bourgmestres et échevins concernés. Mais le jeu en vaut la chandelle.

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Le piétonnier du boulevard Anspach, à Bruxelles. Un projet longtemps mal compris. © BelgaImage

Au XXe siècle, la ville se saignait pour offrir ses artères aux automobilistes. Aujourd’hui, beaucoup de cités européennes font marche arrière pour instaurer des zones piétonnières ou étendre celles déjà établies. Tourisme, mobilité, écologie, sécurité, bien-être… Les raisons sont nombreuses, mais de si radicales modifications repré­sentent de vrais défis pour ces communes et leurs élus. La Belgique n’est pas épargnée par le phénomène, bien au contraire. Le projet qui a le plus marqué les esprits est très certainement celui du boulevard Anspach en plein cœur de Bruxelles. L’objectif initial était de “montrer qu’il n’y a pas que la voiture dans la vie et qu’en ville, on vit bien, avec tout à côté de chez soi. Mais aussi proposer un centre attractif aux touristes”, détaille le bourgmestre Philippe Close. Quelques critiques se font encore entendre, mais l’idée semble aujourd’hui globalement appréciée tant par les locaux que par les visiteurs. Bien plus que lors de son annonce en 2015 par Yvan Mayeur. “Les modifications urbaines, surtout quand elles touchent à la voiture, provoquent des débats enflammés. C’était une épreuve, on le savait. On l’avait vu à ­Montpellier, à Strasbourg, ça a été à chaque fois des chocs”, se ­rappelle Philippe Close, échevin à l’époque.

Adhésion citoyenne

Le bourgmestre d’aujourd’hui pointe une des ­grandes difficultés auxquelles les villes qui se lancent dans de telles transformations doivent faire face: informer les citoyens en amont en suffisance et de la bonne façon. “Le gros problème, c’est que les gens ont longtemps cru qu’on allait juste interdire les voitures et laisser la voirie telle quelle. Maintenant que tout a été aménagé, il n’y a plus grand monde qui voudrait qu’on revienne en arrière. Pourtant, on avait beaucoup ­communiqué: Yvan Mayeur a expliqué 25.000 fois le projet. Mais on n’était pas sûr que l’équipe communale serait reconduite tellement ça a été difficile.”

Satisfaite de l’expérience et enrichie de nombreuses leçons, Bruxelles passe à l’étape supérieure avec le plan régional Good Move. Dans le Pentagone, grâce à plusieurs légères modifications de circulation et la création de placettes piétonnes, le trafic de transit sera redirigé vers la Petite Ceinture afin de rendre la zone plus apaisée, tout en laissant la possibilité de se rendre en ville en voiture pour les riverains, les fournisseurs ou vers un parking. “On veut encourager à laisser la voiture au garage et penser à la marche, au vélo, aux transports en commun. Que les alternatives soient plus confortables pour laisser la route à ceux qui n’ont pas le choix, argumente Bart Dhondt, échevin de la Mobilité. On sait que ça perturbe le quotidien des Bruxellois, on est prudent sur notre façon de communiquer, mais on est convaincu que ces changements seront positifs pour l’ensemble de la société, le climat, la qualité de l’air, la sécurité…

Attractivité commerciale

Le piétonnier liégeois, lui, fait partie de la Cité ardente depuis bien longtemps. Avec plus de 50 rues pour plus de 6 kilomètres, c’est le plus grand de ­Wallonie. Qu’à cela ne tienne, les autorités locales veulent qu’il double de taille dans les cinq pro­chaines années, comme la ville l’a toujours fait: rue après rue, quartier après quartier. Ex-échevin des Travaux, bourgmestre depuis plus de vingt ans et surtout piéton, Willy Demeyer connaît forcément le sujet sur le bout des doigts. “À l’époque, nous voulions regagner de la place sur les voitures, pacifier ces endroits de la ville. À Liège, 40 % des déplacements dans le ­centre se font à pied. Il est donc déterminant que cet espace public soit de qualité.

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Rue de la Casquette, à Liège, les commerçants étaient persuadés que leurs commerces allaient péricliter. © DR

Outre informer et convaincre les citoyens, un autre challenge généralement amené par la piétonnisation est celui des relations avec les commerçants qui voient souvent cela d’un mauvais œil. “Avant de piétonniser la rue de la Casquette, les commerçants avaient l’impression que leur activité allait péricliter”, se souvient l’échevin des Travaux, Roland Léonard. Des peurs légitimes: les habitudes de la clientèle sont ­perturbées, l’accessibilité est différente, sans parler de la logistique des livraisons. Pourtant, les exemples de boutiques à succès en zone piétonne sont nombreux. “Effectivement, ces commerçants pouvaient voir que le modèle fonctionnait très bien quelques rues plus loin. Mais ils pensent aussi à leur avenir immédiat, au temps que va prendre la dynamique pour s’installer…” Rue de la Casquette désormais, tous les indépendants et gérants sont ravis. “Tout le monde est enchanté, assure le maïeur. Nous recevons même des demandes de comités de commerçants pour piétonniser leur quartier.

Mobilité repensée

Mais il n’est pas uniquement question de communication et d’adhésion. Réimaginer le centre-ville va souvent de pair avec une révision complète du plan de mobilité. Un travail d’ampleur, puisque, comme le dit très bien Bart Dhondt, “une des dynamiques des années 50, 60 et 70 a été de transformer nos villes en autoroutes, de repenser les habitudes autour de la ­voiture”. Après Bruxelles qui rejette les véhicules qui transitent hors du Pentagone, puis Liège qui réarticule tout autour de son futur tram, c’est à Namur de revoir toute sa circulation pour un piétonnier. “De plus en plus de citoyens souhaitent retrouver un cadre de vie plus apaisé et plus sécurisé dans le centre-ville, plus propice à accueillir des familles, parfois découragées de venir y vivre, détaille le bourgmestre Maxime Prévot. C’est aussi un motif d’attractivité touristique. Il faut que Namur soit une expérience, une ville où on déambule, on prend le temps, on fait du shopping, on mange un morceau.”

Le cœur de la capitale wallonne devrait devenir entièrement piétonnier dans les six prochaines années, de la gare jusqu’à la Sambre, à quelques rues près. Plusieurs études approfondies doivent encore être réalisées, car pour Namur, cela représente un défi de taille. En effet, la Corbeille, comme on l’appelle, n’est pas qu’un lieu de commerces et d’établissements Horeca. On y retrouve l’administration communale, un palais de justice, des écoles, des commissariats… “Le centre-ville est un lieu d’activités économiques, professionnelles, culturelles, sco­laires, etc. Cela fait effectivement beaucoup d’enjeux. Et cette piétonnisation doit être un “plus” pour tout le monde, et pas un “moins” pour quelqu’un, commente Stéphanie Scailquin, échevine de la Mobilité. Beaucoup de détails doivent être pris en compte, notamment les livraisons des commerces, les dépose-minute des ­écoles, le parking de ceux qui viennent travailler…” Sans oublier ceux qui ne conduisent pas ou se ­déplacent avec difficulté. “Les itinéraires des bus vont devoir être redessinés autour de pôles à l’extérieur du centre. Et on songe à une petite navette électrique qui traverserait le piétonnier pour nos aînés, les personnes à mobilité réduite, mais aussi celles qui transportent un caddie plein de courses ou une poussette. Namur ne sera certainement pas une ville réservée aux jeunes et aux plus sportifs.

Soutien politique

D’un point de vue politique, alors qu’on imagine la piétonnisation comme un sujet de débats enflammés au sein des conseils communaux, à Bruxelles et Liège, la question n’a pas posé problème. Et plus récemment à Namur non plus. “Tous les partis, majorité et opposition, souscrivent à l’idée d’étendre le ­piétonnier, commente Maxime Prévot. Certains critiquent l’ampleur du périmètre, d’autres relaient des interrogations, s’inquiètent du déroulement, mais personne n’a remis la décision en cause. Les remarques et questions formulées sont légitimes et on prendra le temps de répondre à chacune.

Si l’idée d’un centre-ville piétonnier met tout le monde politique d’accord, chose rare, et que ­plusieurs exemples témoignent de l’intérêt de tels projets, faire face aux différents challenges d’aménagement, de mobilité, d’adhésion et de communication vaudrait donc la peine. Un conseil pour Namur et les autres villes qui se lancent dans une telle entreprise? “Il faut être déterminé, répond Philippe Close. Avoir une vision urbaine, ce n’est pas simple. On est ­critiqué, on prend parfois des coups, mais le rôle des élus, c’est de réaliser des choses, transformer nos villes et améliorer le bien-être des habitants.

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