Une affaire McKinsey en Belgique?

Le scandale McKinsey a ébranlé la Macronie. Alors que les cabinets de conseil ont fait de l’Élysée leur hôtel, quelle place occupent-ils chez nous? Et surtout, sont-ils si méchants?

Macron
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En France, certains imaginaient l’affaire McKinsey capable de faire tomber le gouvernement Macron. Ils voyaient dans ce scandale tous les ingrédients d’une mauvaise soupe servie par le ­président et ses ministres. D’abord, c’est le cabinet de conseil McKinsey qui a conseillé le gouvernement français sur plusieurs mesures antisociales, comme la baisse des Aides personnalisées au logement (APL). Ensuite, les montants engagés sont colossaux. 2,5 milliards d’euros d’argent public dépensés en consultants en quatre ans. Un milliard rien que pour l’année 2021, un record.

Pour des PowerPoint et des conseils sans originalité”, a-t-on pu lire. Un rapport du Sénat établissait effectivement une série de services payés cher et vilain n’ayant mené à rien. Comme une note de 200 pages sur “l’avenir du métier d’enseignant”, ­facturée près de 500.000 euros, jamais utilisée. Ou une facture de 559.000 euros pour l’organisation d’une “convention de managers de l’État” qui n’a jamais eu lieu. Enfin, les Français ont également récemment appris que McKinsey avait payé zéro euro d’impôt en France, grâce à des outils d’optimisation fiscale. Contrairement à ce qu’avait juré devant le Sénat Karim Tadjeddine, directeur associé de McKinsey France et grand ami d’Emmanuel Macron. Bref, une affaire qui sent le soufre, ­capable de diaboliser toute une profession. Ne dit-on pas qu’un bon consultant, “c’est quelqu’un qui emprunte votre montre pour vous donner l’heure”?

Premier exemple: Nethys

Nous avons aussi nos consultants. Tous les gouvernements du monde recourent à leurs services. Et comme en Belgique il y a beaucoup de gouvernements, eh bien, il y a beaucoup de consultance. “On n’a malheureusement pas de vue systématique sur le recours à ces cabinets. C’est en soi déjà un problème, regrette Marco Van Hees, député fédéral du PTB, spécialisé dans les questions de fiscalité de conflit d’intérêts. Mais on sait que la tendance est à l’augmentation.”

Premier exemple: Nethys. Entre 2009 et 2019, ce serait 40 millions d’euros qui ont transité entre l’intercommunale liégeoise et le bureau belge de McKinsey. McKinsey qui a payé 7 millions d’euros en 2020 pour éviter un procès, après avoir participé à la sous-évaluation des entreprises que Nethys souhaitait vendre. Autre client: le gouvernement wallon. Il a aussi eu recours à McKinsey, en 2011, pour revoir son image. Prix: 2 millions d’euros. McKinsey encore, McKinsey toujours. Joëlle Milquet, alors ministre de l’Enseignement, a fait appel à eux pour le fameux Pacte d’excellence. “Contre l’avis de l’Inspection des finances. On constate d’ailleurs que c’est McKinsey qui a réalisé le cahier des charges pour lancer le marché public obtenu par… McKinsey.”

Milquet

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Marco Van Hees rappelle encore qu’en 2015, ­Jacqueline Galant s’était retrouvée dans la tempête après avoir fait appel à un cabinet, d’avocats cette fois, Clifford Chance, pour la rédaction d’un projet de loi autour de la politique aéroportuaire du pays. Sans passer par le moindre marché public. “Il s’est avéré que cette loi était bâclée et que le SPF Mobilité en aurait écrit une bien meilleure gratuitement. Derrière l’argument de la compétence, on a quelque chose de cher et qui n’est pas toujours de qualité.

Alors, les bureaux de consultance sont-ils réellement diaboliques? “Un cabinet comme McKinsey insuffle une idéologie de dévalorisation de service public puis en profite. Il est en aval et en amont”, entend-on. Mathias Dewatripont tempère. ­Professeur d’économie à l’ULB, il a travaillé sur le plan de relance Get up Wallonia!, après avoir été membre du GEES (le Groupe d’experts en charge de la stratégie de sortie de crise). Le contact avec des consultants, il connaît. “On peut parfois se poser la question de l’influence excessive de certains intérêts privés dans la vision publique. Mais ce n’est pas du côté des consultants qu’il faut chercher.

Gratuit dans un premier temps

Il confirme qu’il est assez habituel que les autorités publiques fassent appel à ces consultants. “En général, cela se fait via des marchés publics, comme pour Get up Wallonia! Dans le cadre de la pandémie, il y avait urgence. McKinsey a alors proposé ses ­services à titre gratuit pendant un certain temps et le gouvernement fédéral a accepté. On était début avril 2020, c’était panique à bord. On avait besoin d’aide et ils étaient là pour aider, pas pour décider. De manière générale, ils ne travaillent pas pour faire passer leurs idées, plutôt pour que le client soit content. Leur espoir est de récupérer le contrat suivant.” Mathias Dewatripont reconnaît cependant une particularité dans la relation du GEES avec McKinsey. “Ça a été gratuit dans un premier temps, et puis cela a continué sans appel d’offres public. C’est spécial. Mais on peut mettre ça sur le compte de la gestion de crise, d’autant plus que c’était des montants limités.

Que valent-ils, ces fameux consultants? “Ce sont des gens qui acceptent de travailler jour et nuit, et qui sont assez malins.” Mais pour Marco Van Hees, ils sortent d’un moule formé par les multinationales. “Ils généralisent les “bonnes pratiques” des multinationales du monde entier. En supposant qu’elles sont bonnes pour gérer les affaires publiques. Or les multinationales veulent faire du profit. Cette ­logique n’est pas adaptée aux services publics.

Achat de masques

En novembre dernier, Le Soir mesurait le recours de nos gouvernements aux cabinets de consultance durant la crise Covid. Négociations de ­contrat, achat des masques, réflexions juri­diques… Le quotidien rapportait aussi les tâches quotidiennes réalisées par Deloitte, comme la ­préparation de réunions, le lancement d’invitations, la rédaction de l’ordre du jour et des P.-V. Le coût: un peu plus de dix millions d’euros en cabinets de conseil. “Mais si c’est le résultat de marchés publics, qui suis-je pour dire que c’est trop cher?, reprend Mathias Dewatripont. Et derrière, la Cour des comptes regarde si c’est bon. Si c’est bon pour elle, c’est bon pour moi.” On peut raisonnablement se poser la question. Pourquoi ne pas avoir une réflexion plus générale pour y développer plus de compétences et d’y recourir plus souvent?

Sophie Wilmès

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Mais pour sa collègue à l’ULB, Marie Göransson, prof de gestion publique et de sociologie des organisations, exiger de l’administration ce que l’on exige du privé n’est pas possible. “Du 24/24, on ne peut le demander qu’aux consultants. De plus, ils ont des bases de données hyper-importantes. Et un regard sur d’autres crises et sur plein d’autres organisations. C’est pour tout cela que l’on paie.” Et utiliser l’argent destiné aux cabinets de consultance pour engager à l’administration est une douce illusion. “C’est mal connaître les processus de recrutement que de penser qu’on peut le faire d’un coup de cuillère à pot. Au niveau fédéral, il y a actuellement un gel du recrutement dans l’administration. On n’arrête pas de diminuer sa taille.”

Mais Marco Van Hees n’en démord pas. “On court-circuite des institutions qui sont faites pour ça. Des ministères, des SPF, SPW… Le recours au privé n’est pas toujours mauvais, mais la tendance est mauvaise. On considère que ce qui vient de l’extérieur est meilleur. Alors que souvent, ce n’est pas vrai. Et si on concède qu’il y a des lacunes dans les services publics, la tâche des gouvernants est de travailler à corriger leurs mauvais fonctionnements. Mais pas d’avoir ­systématiquement recours au privé.

Processus administratif lourd

Marie Göransson de l’ULB, qui connaît les ­consultants, pour avoir notamment participé à la conception du Pacte d’excellence, pose un avis plus nuancé. “À mon sens, il est important de ­comprendre pourquoi on fait appel à eux. S’ils se ­substituent à la décision, ou s’ils ne sont que le reflet du manque de confiance du politique envers les administrations, c’est problématique. Mais il ne faut pas tout mettre dans le même sac. Il y a eu des ­critiques sur le fait que McKinsey voulait managérialiser l’enseignement. Il faut aller au-delà de cette vision. Le Pacte a été réalisé via des groupes de ­travail, des experts académiques, des associations de parents… McKinsey a fait un travail de préparation, d’objectivation de certaines données, mais il n’a pas écrit la réforme.

Elle s’interroge aussi sur la capacité d’absorption des urgences dans l’administration. “Dans l’appel à la vaccination, ou la création des QR codes, on n’avait pas l’expertise en interne. Et quand il faut mettre en place les choses rapidement, on sait qu’en passant par les processus habituels de l’administration, c’est compliqué.

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