Pourquoi l’extrême droite ne perce pas en Belgique francophone

La plupart des sondages annoncent à nouveau l’extrême droite au second tour de la présidentielle française. En Belgique francophone, elle n’est nulle part. Pour quelles raisons?

Extrême droite @BelgaImage
Extrême droite (Zemmour/Le Pen) @BelgaImage

L’heure de vérité, le 13 février 1984. Ceux qui l’ont vue ne l’ont pas oubliée. Ce jour-là, l’émission politique phare d’alors de France 2 recevait Jean-Marie Le Pen. La France comme la Belgique francophone étaient en émoi. C’était la première fois que le dirigeant du Front national, parti cofondé par un ancien Waffen SS, était invité à une heure de grande écoute. La formation avait réalisé l’impensable alors: atteindre, à Dreux, les 15 % lors d’un scrutin partiel. Depuis, elle n’a cessé de s’installer dans le paysage politique français: deuxième tour de l’élection présidentielle en 2002 avec Jean-Marie Le Pen face à Chirac (un trauma de référence depuis dans la vie politique française), deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017 avec Marine Le Pen face à Macron.

Une famille française

Avec Éric Zemmour, l’extrême droite a pris un nouvel envol. Dans un premier temps, l’ancien polémiste menaçait le second tour de Marine Le Pen. Mais Éric Zemmour semble désormais surtout avoir contribué à élargir la base des électeurs et sympathisants du camp national. Avec respectivement 18,5 % et 11,5 %, ils totalisent à eux deux plus d’intentions de vote que le président Macron (28 %). L’extrême droite comme premier courant politique de France. Un phénomène totalement absent chez nous…

Non, Zemmour et Le Pen ne passent pas nos frontières, commente Benjamin Biard, politologue au Crisp et chargé de cours à l’UCLouvain. Et c’est finalement étonnant: dans les Hauts-de-France, la région limi­trophe du Hainaut, Marine Le Pen a conquis un bastion à Hénin-Beaumont qui a élu par deux fois son maire Steeve Briois au premier tour; la dernière fois en 2020 avec plus de 74 % des voix.” La sociologie d’Hénin-Beaumont est assez comparable à celle des bassins miniers carolos ou liégeois.

Alors, pourquoi l’extrême droite n’est-elle pas implantée en Belgique francophone? “D’abord parce qu’elle est incapable de s’organiser et de se structurer au-delà du groupuscule. Ensuite parce qu’il y a un cordon sanitaire politique. Ça peut pousser l’électeur à considérer que voter extrême droite ne servira à rien puisque ce courant ne pourra pas exercer de mandat politique (à moins d’être majoritaire). Il y a également le cordon sanitaire médiatique en ­Belgique francophone, ce n’est pas le cas en Flandre et cela peut expliquer une partie du succès du Vlaams Belang. Ce cordon médiatique fait perdurer l’idée chez les électeurs que l’extrême droite n’est pas fréquentable. Il y a une quatrième raison: l’organisation de la société civile. Les syndicats, des organisations comme le MRAX, mais également des organismes moins structurés comme le Front antifasciste Liège 2.0, Zone antifasciste à Bruxelles, réussissent véritablement à faire rempart.”

Par exemple à Gilly, lorsque le PNE, le Parti national européen, a tenté d’organiser une réunion en janvier 2020. Ou encore, en octobre dernier, ­lorsque Chez nous, le parti d’extrême droite, a voulu organiser son congrès fondateur. Dernier élément qui expliquerait, chez nous, l’absence d’une extrême droite organisée et forte: la faiblesse de l’identité nationale. “Or, toutes les extrêmes ­droites reposent sur un nationalisme.” Incapacité d’organisation, cordons sanitaires médiatique et politique, mobilisation d’une société civile antifasciste et absence de nationalisme forment un ensemble de causes expliquant l’indigence de l’extrême droite belge francophone. Celle-ci a cependant connu des “beaux jours”…

L’héritage perdu de Degrelle

Ainsi, la figure tutélaire des courants extrémistes de droite européens jusqu’à la fin du siècle dernier était un Belge francophone. Tous les leaders de la droite autoritaire allaient rendre visite à Léon Degrelle en Espagne, où celui-ci avait trouvé refuge après la Deuxième Guerre mondiale. Le dirigeant du parti Rex, formation qui, en 1936, avait 21 sièges (sur 202) au Parlement belge, était devenu officier de la Waffen SS et dirigeait la légion Wallonie sur le front de l’Est. Il était de bon ton dans certains milieux de se faire photographier en sa compagnie. Filip Dewinter, l’un des dirigeants du Vlaams Belang, avait ainsi, dans son bureau d’Anvers, une photo de lui posant tout sourire en compagnie de celui qu’il qualifiait de “meilleur des Wallons”. La totale compromission de Degrelle avec les nazis – il a été l’officier étranger le plus décoré de l’armée allemande – a sans doute “infertilisé” durablement la société wallonne et bruxelloise d’après-guerre en matière d’extrême droite. Mais le passé nazi d’un pays n’empêche pas nécessairement la résurgence d’une idéologie similaire ou proche. Songeons au FPÖ autrichien ou au Vox espagnol. “La Belgique francophone est encore une fois une exception en la matière”, résume le politologue.

Outre les raisons évoquées, il en est peut-être une autre. Il a été prouvé de multiples fois que les personnes à bas revenus et peu diplômées étaient plus enclines à s’engager sur des thèses d’extrême droite. La carte de France du taux de RSA, le Revenu de solidarité active, et celle des pourcentages de vote pour le Rassemblement national sont pratiquement identiques. Le montant mensuel du RSA pour une personne seule et sans ressources est de 565 euros par mois. Un montant deux fois moindre que le seuil de pauvreté. Disposer de 565 euros par mois c’est être confronté de manière très forte à la précarité: toute augmentation du coût de la vie (alimentation, chauffage, carburant…) a des conséquences immédiates. Il n’est guère étonnant que la population émargeant au RSA soit plus sensible à un discours basé sur une “préférence nationale” promettant un surplus d’aide grâce aux “économies” faites sur les étrangers. Le RSA belge, le RIS, est pour une personne isolée de 1.094 euros, soit presque le double. Cette différence pourrait expliquer également l’absence d’un FN wallon et bruxellois…

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