Ludivine Dedonder: "Je déconseille de partir en Ukraine pour se battre"

On disait notre armée obsolète et démotivée. La ministre de la Défense, puis les appétits russes l’ont remise en première ligne.

Ludivine Dedonder ministre de la défense
Mme Dedonder est la première femme à la tête de la Défense. © BelgaImage

Elle ne dort pas beaucoup. Mais elle se rend volontiers disponible. Elle avoue avec un sourire fatigué qu’elle ne s’attendait pas à devoir affronter ce qu’elle a vécu depuis un an et demi à la tête de la Défense. Détentrice d’un diplôme d’ingénieure de gestion, un temps journaliste sportive à la RTBF et conseillère de Michel Daerden, elle devait s’attacher à réinventer, en plein Covid, une institution à bout de souffle. Après l’épisode de Jürgen Conings, ce soldat en cavale qui menaçait de s’en prendre à elle, elle compte maintenant parmi les figurantes qui peuplent la scène internationale du conflit qui a éclaté il y a deux semaines sur notre continent.

Dans quelle mesure la Défense belge appuie actuellement l’Otan?
Ludivine Dedonder –
On se préparait déjà dans l’éventualité de l’intervention de la Force de réaction rapide de l’Otan, une première historique. Des militaires s’entraînaient dans le cadre de cette éventualité. Notre déploiement en ­Roumanie est composé de militaires qui ont suivi un entraînement poussé de 15 mois et ont obtenu leur certification Otan. Dans les tout prochains jours partiront les éléments avancés des 1er et 3e Lanciers, puis le gros du détachement et enfin les véhicules. Notre contingent de 300 militaires rejoindra 500 chasseurs alpins français. Si la situation devait encore s’aggraver, nous avons la capacité supplémentaire de réaliser le même type de mobilisation d’unités de combat. De l’ordre de plusieurs centaines d’éléments. Par ailleurs, nous étions déjà en Estonie dans le cadre de la protection de son espace aérien. Depuis le déclenchement de l’invasion russe, nos avions patrouillent sur une zone plus élargie que l’Estonie – Pays baltes, Pologne… – mais ­toujours en territoire Otan. Nous n’entrons ni en Ukraine ni en Russie…

Theo Francken disait il y a quelques jours que l’armée belge n’était pas assez performante, pas assez équipée… Que vous inspire cette déclaration?
Nos détachements en Estonie et en Roumanie disposent de tout le matériel nécessaire à leur opérationnalité et à leur sécurité. Ce genre de commentaire est dénigrant et faux. Je rappelle que lorsqu’en 2014 Steven Vandeput, N-VA comme Theo ­Francken, devient ministre de la Défense, il annonce 1,6 milliard d’économie. Est-ce qu’on est prêt? Oui. Est-ce qu’on a tout le matériel? Oui. Est-ce qu’on peut tenir? Oui. Alors, bien entendu nous sommes toujours en pleine reconstruction. Mais je n’ai pas attendu la guerre en Ukraine pour rebâtir une institution déconstruite par mes prédécesseurs…

Êtes-vous en contact avec votre homologue, le ministre de la Défense ukrainien?
J’ai pris contact par mail avec lui pour m’assurer que les armes que nous avons envoyées étaient bien arrivées à destination. Et je viens d’en avoir confirmation: la plus grosse partie de nos fournitures a été reçue par l’armée ukrainienne.

Nos mitrailleuses et nos roquettes antichars sont-elles à Kiev?
On ne donne pas de détails sur les endroits où nos armes sont livrées, ni comment pour ne pas mettre en danger ceux qui sont chargés de leur transport. Mais celui-ci est réalisé par des unités belges qui les acheminent par air et par route dans un hub international situé à la frontière ukrainienne.

Ludivine Dedonder et l'armée belge

Pour l’armée, Ludivine Dedonder a obtenu un investissement de 10 milliards en équipement. © BelgaImage

Vos plans de reconstruction de l’armée belge se matérialisent ce mois-ci par l’augmentation de la solde. D’autres concrétisations vont-elles suivre?
La revalorisation des salaires est attendue depuis vingt ans par les militaires. Effectivement, ils recevront sur leur compte en banque à la fin de ce mois de mars la première d’une série d’augmentations qui s’étalera jusqu’en 2024, où ils auront entre 9 et 15 % de plus par mois. C’est le fruit d’un dialogue social avec les syndicats – un dialogue qui auparavant n’existait plus – et je m’en réjouis. On les a associés pour avoir un retour de terrain, notamment après l’affaire ­Jürgen Conings. Le passage du budget de 4,2 milliard à 6,9 milliards en 2030 plus un investissement de 10 milliards en équipement. Comme futures concrétisations, on augmentera le personnel, qui est de 25.000 personnes aujourd’hui, de 10.000 personnes d’ici 2024. On investira également dans les infrastructures, dans le cadre de travail, dans les équipements et ceci selon le prisme d’une “capacité duale”. C’est-à-dire de façon à pouvoir utiliser personnel et équipement tant en théâtre d’opérations à l’étranger que chez nous: un hélicoptère peut être utilisé pour le transport d’unités d’élite mais également pour évacuer des personnes en cas d’inondation. Deux autres axes: la création d’une Cyber Force et le développement d’un département de recherche et développement en collaboration avec nos entreprises belges.

Dans les circonstances actuelles, si vous pouviez d’un claquement de doigts nous doter d’une capacité de défense supplémentaire, laquelle choisiriez-vous? Un bouclier antimissile?
Je voudrais quand même rassurer. Je comprends l’émotion, l’inquiétude de la population. Moi-même, quand j’entends les sirènes qui résonnent en Ukraine, je pense à ces familles terrées dans les caves, dans les métros et ça fait froid dans le dos. Y compris dans ma famille, les plus anciens ont peur d’une guerre en Belgique. Une guerre comme celle qu’ils ont connue. C’est de cette peur dont il s’agit. Mais nos services de renseignement et ceux de nos alliés n’ont pas, à ce jour, d’indication qu’il y ait une menace contre la ­Belgique. Les services américains sont très bien informés. Ce qui se passe aujourd’hui était décrit de manière très précise dans les scénarios qui nous ont été transmis. Aujourd’hui: vigilance renforcée mais pas de quoi se précipiter dans les pharmacies pour se fournir en comprimés d’iode. La prise de Tchernobyl n’était pas un objectif premier: elle permettait simplement aux colonnes russes de ne pas faire un détour de 200 kilomètres et d’aller directement vers Kiev. De même que l’incendie dans la centrale nucléaire de Zaporijia concernait un bâtiment annexe et non le réacteur…

Les volontaires qui rejoignent la Légion internationale pour l’Ukraine, qu’est-ce que cela vous inspire?
C’est compliqué. Partir là-bas pour se battre, je déconseille. On sait que dans les prochains jours la situation ne va pas s’améliorer: les Russes vont déployer des capacités encore plus dévastatrices. Il y a d’autres moyens pour aider les Ukrainiens. En hébergeant les réfugiés, par exemple…

Ce changement d’époque ne pousse-t-il pas à imaginer un retour, à moyen terme, du service militaire obligatoire?
Pas obligatoire, mais oui, sur base volontaire. On a prévu un “service d’utilité collective” à destination de ceux qui le voudront…

Sur le même sujet
Plus d'actualité