Jean-Marc Nollet: “Gaz, charbon et nucléaire sont des énergies de conflit”

C’est un petit séisme politique: les écolos ne refusent plus la prolongation du nucléaire. Jean-Marc Nollet s’explique.

Jean-Marc Nollet
Jean-Marc Nollet. © BelgaImage

Il porte un col roulé noir, des jeans et un veston où il a épinglé le triangle rouge des territoires de la mémoire, en hommage aux prisonniers politiques dans les camps de concentration. Un pin’s qui ne le quitte quasi jamais. “Moi, je suis entré en politique pour défendre les valeurs démocratiques”, dit-il. Le coprésident d’Écolo s’installe sur une banquette verte flambant neuve de la Greenhouse, le nouveau siège bruxellois des Verts. Un bâtiment qui a fait l’objet d’une rénovation énergétique, proche de la gare du Nord et du métro Madou. Jean-Marc Nollet a deux feuilles de notes avec des chiffres dans tous les sens. Concentré et déterminé, il sirote un thé avec sérénité.

C’est une annonce incroyable. Vous acceptez que le nucléaire soit prolongé…
Jean-Marc NOLLET
– Ce qui est surtout incroyable, c’est la situation de guerre en Ukraine. Ce que vivent les gens là-bas, les bombardements, des millions de personnes qui doivent fuir, personne n’avait prévu ça. Ce sont nos valeurs qui sont attaquées. C’est la démocratie qui est attaquée. Et ça a des implications. Il faut, comme responsable politique, être en mesure d’en tirer toutes les leçons rapidement. Au-delà de la gestion humanitaire, apparaît une extrême dépendance énergétique de la Belgique et de toute l’Europe par rapport à la Russie. Le gaz, c’est 40 %. Le pétrole, c’est 27 %. Le charbon, c’est 46 %. L’uranium, c’est 25 %. C’est un enjeu d’indépendance énergétique qui a été nié par les partis traditionnels. Ceci nous oblige à réévaluer la situation par rapport au nucléaire. Le cap reste le même. On vise 100 % d’énergie renouvelable en 2050. On a toujours recherché ça. Ce qui change, c’est le chemin pour les dix ans à venir mais aussi le rythme de la transition qui doit s’accélérer.

Cela veut dire qu’en 2003, quand la loi de sortie du nucléaire a été adoptée, on s’est trompé?
En 2003, on a fait ce qu’il fallait. On a montré un cap pour sortir en 2025. On s’est donné 22 ans. Pendant vingt ans, les gouvernements se sont succédé et les partis traditionnels n’ont rien fait. En deux ans, tout s’est accéléré.

Centrale Nucléaire Belgique

Centrale Nucléaire Belgique ©BelgaImage

Vous parlez de garder deux centrales. Le président du MR en veut plus. Il exagère?
Très souvent. Mais ce n’est pas lui qui décide. On avait convenu que le plus efficace était de fermer tout. Est-ce qu’aujourd’hui il faut prolonger deux centrales? Les études devront encore le dire. Mais nous gardons le cap. Le renouvelable, c’est une énergie de paix, de solidarité, qui n’est pas dangereuse. Le gaz, le charbon, le nucléaire sont des énergies de conflit. Le renouvelable est aussi la seule énergie qui nous rende indépendants. 100 % de notre gaz est importé. Pareil pour le pétrole et l’uranium. Le vent, par contre, nous en avons. Le soleil, on en a. La géothermie, on en a. Les courants marins et l’éolien aussi.

On n’est pas très loin dans l’énergie renouvelable…
Vous avez raison. Les gouvernements fédéraux ont traîné. En deux ans, avec Écolo, on a triplé l’éolien offshore. On a lancé les projets d’hydrogène. On a mis en place des interconnexions avec le Danemark. On a lancé le projet d’île énergétique en mer du Nord. Il faut poursuivre cette accélération.

Est-ce que vous allez faire payer le fait d’accepter la prolongation du nucléaire?
On ne fonctionne pas comme ça. Pour nous, cette question du nucléaire est une phase de dix ans. Il y a un besoin d’avoir une vision à long terme sur les investissements à faire pour accélérer la transition. Ce n’est pas un prix. C’est une nécessité. L’Europe vient de le dire aussi. La transition va nous sécuriser et nous permettre de maîtriser les prix qui se sont complètement emballés.

Et vous dites quoi aux gens? Qu’ils doivent prendre les transports en commun plutôt que leur voiture?
Les gens savent ce qu’ils doivent faire. D’ailleurs, les transports en commun sont à nouveau bondés. Mais c’est lié au Covid. Nous souhaitons une diminution de la facture. Il faut un bouclier pour bloquer les prix. Alexander De Croo a rejoint cette revendication d’Écolo. En complément, la Belgique doit mettre un troisième paquet d’aides jamais égalé. Cela passe par une TVA à 6 % et une prolongation de l’extension du tarif social. On arrive maintenant à toucher deux millions de Belges.

Vous ne dites pas que les gens n’ont qu’à mettre un pull en plus…
Je ne dirai jamais ça. C’est scandaleux de dire ça. La priorité est que l’Europe soit au rendez-vous de la solidarité. Je veux que tout le monde puisse avoir accès à l’énergie mais aussi à une mobilité douce. Aujourd’hui, beaucoup sont encore contraints d’utiliser la voiture. Et puis, il faut travailler sur la sécurité nucléaire. Ce n’est pas pour rien que les gens vont chercher des pilules d’iode dans les pharmacies.

Le nucléaire, c’est dangereux?
C’est dangereux. C’est coûteux. Et il n’y a pas de solution pour les déchets. Le nucléaire n’est pas notre cap. Le MR est le parti du nucléaire. Écolo, c’est le parti du renouvelable. Mais nous acceptons d’intégrer les éléments nouveaux. Mais il faut renforcer la sécurité de nos centrales ainsi que la cybersécurité. On sait que nos centrales sont vieilles.

C’est relatif. Certaines centrales vont jusque 80 ans. Les nôtres ont 40, 50 ans…
En 2018, six de nos sept réacteurs étaient à l’arrêt au même moment à cause de problèmes de fonctionnement liés au vieillissement. Deux centrales sont fissurées. Doel 4 a été saboté. Ne disons pas que le nucléaire est une énergie sûre. Cela fait cinquante ans qu’ils promettent une solution pour les déchets. On ne l’a toujours pas.

Ce n’est pas trop tard pour le nucléaire?
Pour l’Allemagne, oui. Tout sera fermé fin d’année. Ici, au mois de décembre, le gouvernement a fait évaluer le nucléaire et l’Agence fédérale de contrôle nucléaire a dit que c’était serré mais faisable. C’est ma conclusion aussi.

Vous pensez que ça a été voulu consciemment de ne pas avancer sur le renouvelable?
C’est simplement parce qu’on gère à la petite semaine. On ne peut pas se contenter de rabibochages. On doit aussi implémenter les changements structurels. C’est la force des actions des écologistes. Le pragmatisme a changé de camp. Ceux qui disaient qu’on allait mettre quelques éoliennes parce que ça fait bien en sont pour leurs frais. C’est un moment charnière. L’Europe s’est affirmée comme puissance politique. Je vais plus loin. L’Europe s’est créée en 1952 autour de la Communauté éuropéenne du charbon et de l’acier, la CECA. Aujourd’hui, l’Europe peut se reformer autour de la communauté des énergies renouvelables. De la CECA à la CER. Aucun pays ne s’en sortira seul. Tous ces pays ont en propre la capacité d’être indépendants avec 100 % d’énergies renouvelables. On a une formidable capacité pour l’Europe de se réinventer.

Vous êtes un écolo pragmatique?
Je suis un écolo politique. J’ai des convictions et un horizon. Mais sur les étapes, nous devons intégrer tous les éléments. Si des événements mondiaux se déroulent sous nos yeux comme la guerre, nous l’intégrons. Mais j’aimerais remettre les choses dans leur juste proportion. Le nucléaire intervient pour moitié dans notre production d’électricité. Au total, c’est 3 % de notre énergie. Ce qui m’importe est de ne pas être coincés sur les 3 % et d’avancer sur les 97 %. Cette question des 3 % a beaucoup trop occulté l’enjeu des 97 %. C’est pour ça qu’une ouverture est faite et replace le débat vers le 100 % renouvelable. Je sens le MR en difficulté. Le débat aujourd’hui, c’est le pétrole, le chauffage, comment sortir de l’ensemble des énergies fossiles.

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