Ukraine: Comment se porte notre armée belge?

Habituelle variable budgétaire des gouvernements précédents, l’armée n’a cessé de se réduire. Alors que nos soldats sont appelés en Europe de l’Est, face à la guerre entre l'Ukraine et la Russie, n’est-il pas trop tard?

des soldats belges prêts à partir aux portes de l'ukraine
À la chute du Mur, la Belgique comptait 70.000 soldats. Ils ne sont plus que 25.000. © BelgaImage

Les chiffres sont parfois plus parlants que les images. En 1989, l’année de la chute du mur de Berlin, la Défense nationale comptait près de 70.000 militaires. Actuellement, il en reste à peine 25.000. “La chute du Mur, ça a été une bonne chose pour la démocratie, mais pour les militaires, ça a été un immense bouleversement”, se souvient l’adjudant-chef Serge Van Malderen, 50 ans, qui était caserné à l’époque en Allemagne. “La dynamique qui prévalait a rapidement changé. Puis, avec la disparition du service militaire, on est passé à une armée professionnelle, avec moins d’effectifs. Ensuite, il y a eu une relocalisation sur le sol national de la plupart des unités belges stationnées en Allemagne. J’ai tenté de retrouver ailleurs cette dynamique qui régnait en Allemagne. J’ai intégré la logistique à la caserne de Tournai où je suis formateur en munitions. J’y ai trouvé une nouvelle motivation. Même si j’ai eu parfois des lourdeurs dans mon sac à dos pour aller au travail, je n’ai jamais eu les pieds de plomb…

On comprend donc que la période n’a pas été facile. Nous avons rencontré suffisamment d’“anciens d’Allemagne” pour savoir que l’écroulement de l’Union soviétique a été le début d’un profond questionnement chez de nombreux militaires de carrière. La disparition de “l’ennemi” ­traditionnel qui justifiait pour beaucoup leur engagement et leur mode de vie a sonné le glas d’un certain âge d’or de l’uniforme kaki. Certains racontaient leurs blessures d’amour-propre d’être dorénavant – c’est un euphémisme – déconsidérés. “Récurer 10 fois un char déjà propre pour s’occuper, se faire entendre dire même par des amis “tu ne fais rien d’utile, tu ne sers à rien et tu nous coûtes”, ce genre de chose, ça peut miner le moral”, explique l’adjudant-chef. Mais la vie militaire a – au moins – une vertu. L’entraînement qu’elle dispense forge une grande ténacité. “Un militaire n’est pas un civil “normal”. L’endurance du militaire, elle a été éprouvée. Construite, augmentée. On a travaillé son endurance physique, son endurance morale, on l’a aguerrie. Donc, grâce à cette formation, on a traversé cette période en faisant le dos rond. Toujours prêt à aider, malgré les circonstances, toujours prêt à se donner pour la ­collectivité.

Rases campagnes

Tony Bargibant, délégué syndical CGSP Défense et adjudant, acquiesce. “Il y a eu une démotivation de 1995 à au moins 2010/2015. On se demandait ce qu’on allait faire. On ne partait plus en manœuvres, parce que ça coûtait trop cher, on ne partait plus à l’étranger s’entraîner parce qu’il n’y avait pas de budget. Et puis on est passé à 45.000, puis à 40, puis à 35… Maintenant on est à 25.000. Ces dernières années c’est Steven Vandeput, qui a été notre ministre de 2014 à 2018, qui nous a fait beaucoup de mal.” Et puis la crise Covid. Et puis la nouvelle ministre Ludivine Dedonder qui arrive fin 2020.

Ludivine Dedonder et l'armée belge

La ministre de la Défense Ludivine Dedonder face à des soldats. © BelgaImage

Sauf que là, le délégué syndical pointe quelque chose qu’on n’avait plus vu depuis longtemps. “D’une part une ministre qui a une autre écoute, qui obtient des moyens financiers supplémentaires et qui adopte une attitude plus collaborative pour déterminer à quoi les allouer. Et, d’autre part, une succession d’événements qui, médiatiquement, s’empilent. Durant la crise Covid, on donne un coup de main dans telle maison de retraite, on transporte ceci, on achemine cela… Puis, boum, les inondations. On aide. Cuisines roulantes, distribution de nourriture, etc.” Mais le grand public se rend compte également que l’armée n’est plus aussi performante faute d’équipements et d’hommes. Plus de ponts préfabriqués Bailey, pas de dinghies avec moteurs… “Et puis, reboum! L’évacuation d’Afghanistan met à nouveau en lumière nos forces et nos faiblesses. Et par ailleurs, met en lumière la faiblesse de la collaboration militaire européenne. En deux ou trois ans, la société civile réalise que les militaires servent à quelque chose. Et puis dernier boum. Le conflit en Ukraine. Qui fait passer l’armée du registre du “servir à quelque chose” à celui du “absolument nécessaire”.”

Voir du pays en servant le sien

Cette remise à l’honneur du métier s’est accompagnée de la prise de fonction d’une nouvelle ­ministre. Les avis sont unanimes à son égard. Ils peuvent être résumés par cette phrase revenue plusieurs fois au cours de nos entretiens. “Les augmentations salariales commencent à la fin du mois de mars. On n’en revient presque pas: pour une fois qu’un ministre fait ce qu’il dit! La motivation et la considération sont revenues!” Certains évoquent également le fait que les augmentations salariales empêchent le départ des membres du personnel vers la sécurité privée ou la police qui paient mieux. Par contre, au sein des forces armées, il reste un gros point noir: [email protected] Le programme supposé gérer, informatiquement, les ressources humaines. Une véritable catastrophe: paiement de primes et de salaires en retard, extrême complexité d’utilisation, impossibilité d’obtenir des ordres de mission… “Si la motivation est revenue, [email protected] sape la confiance qu’on peut avoir en l’institution.” Il ­semblerait opportun de régler cette situation de façon urgente…

Les 1er et 3e Lanciers en Roumanie dans le cadre de la force de réaction rapide de l’Otan? C’est clairement une reconnaissance de leur professionnalisme et lorsqu’on fait partie d’une unité combattante, c’est la ­concrétisation de ce pour quoi on s’est engagé”, commente Boris Morenville, 33 ans, 1er sergent-major et dirigeant responsable du SLFP Défense. “Donc, bonne ambiance. Après, pour la famille qui reste, c’est parfois compliqué. Mais il y a cette envie d’aventure, et partir en mission à l’étranger, c’est découvrir du pays tout en servant le sien. Alors, c’est peut-être malheureux de dire ça, mais les professionnels de la guerre – ce que sont les militaires – se réalisent plus dans des missions de dissuasion et de protection en zone de conflits. Et pas en faisant les “pots de fleurs” devant des ambassades…” On croise les doigts quand même.

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