Ces victimes du complotisme

Scientifiques, médecins ou journalistes, ils constituent des figures d’autorité durant cette pandémie. Certains le leur font payer, entre insultes, menaces, harcèlement ou même agressions physiques.

victimes des complotistes
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Assez rapidement, on a compris qu’on allait essuyer plusieurs refus. Des experts, des journalistes, des policiers… La RTBF, par exemple, se fait discrète sur les attaques vécues par ses journalistes. Certains ont goûté à la haine des mouvements libertaires. Du côté des ­scientifiques aussi, on a senti l’envie de prendre un peu de recul. Et pourtant, le drame, c’est qu’on n’a pas eu de problème à trouver des interlocuteurs. Car des personnes qui, depuis le début de la pandémie, ont subi insultes, harcèlement, menaces ou agressions physiques, il y en a un paquet.

Julie est journaliste. Lors de la grande manifestation bruxelloise du dimanche 23 janvier, elle et la cadreuse qui l’accompagnait ont été prises à partie par une bande de casseurs. Heureusement, elles avaient un garde du corps. “Notre job était de ­remplacer l’équipe du matin qui allait monter son sujet. Donc on est arrivées au moment où ça commençait à casser. On s’est retrouvées au milieu d’un groupe. La cadreuse a filmé des gens qui retiraient des pavés pour les lancer sur les policiers. Un des manifestants a dit qu’on pouvait filmer, mais pas leur visage. Puis un autre a déboulé et s’est approché d’elle en commençant par des insultes, genre “sales putes”, mais ça c’est clas­sique. Il a ensuite voulu s’emparer de la caméra. Donc il n’a pas voulu frapper mais casser le matériel, c’est important de le préciser.” Là, le garde du corps, noir, intervient et une dizaine de manifestants cagoulés les entourent. “Ils ont menacé de le frapper et ont ­proféré des insultes racistes. Finalement, des “gentils casseurs” nous ont dit de partir pour éviter qu’on se fasse physiquement agresser et nous ont accompagnés hors de la manif.” En mai, un journaliste de ­Moustique avait rallié le Bois de la Cambre pour couvrir la seconde édition de la Boum. “La Boum 2 n’était plus du tout une ­blague. Anciens militaires, casseurs, hooligans, vieux gauchistes… Un ensemble que je n’avais jamais vu nulle part.” Dans son papier, il avait relaté le début des affrontements. “Les policiers remontaient les étangs, sans agressivité. Ils se sont fait agresser par une quarantaine de personnes qui criaient “Liberté, liberté” et balançaient des bouteilles. J’ai rapporté ça dans un article, ajoutant que les enfants que l’on voulait soi-disant protéger n’étaient pas des enfants, mais des casseurs.” Une fois le papier publié, les insultes et les menaces fusent: “Collabo”, “combien t’es payé pour écrire cette merde?”, “t’es un pourri”… “Des trucs comme ça, j’en ai eu 200. Après j’ai reçu des messages me disant que Nuremberg m’attendait, qu’on s’occuperait de moi une fois que tout serait terminé, qu’on reconnaissait ma photo de profil sur Facebook. Pendant quelques jours, j’avais une pelle à côté de mon portail, au cas où. Ma femme a été ­catastrophée et mon fils de douze ans, très impressionné. J’ai fait plein de manifs, mais je n’ai jamais été menacé comme ça.

Experts et scientifiques ont dû aussi composer avec les dérives radicales des mouvements libertaires. Ils se sont rapidement imposés dans les médias comme vulgarisateurs face à une situation incompréhensible pour le commun des mortels, aujourd’hui certains doivent se demander si, sachant ce qui les attendait, ils repartiraient au front. “Je reçois des intimidations avant d’aller répondre aux questions des parlemen­taires, expliquait sur Twitter le virologue Emmanuel André. De la part de gens qui prétendent défendre nos libertés, je ne trouve pas cela anodin qu’ils cherchent à empêcher les travaux parlementaires.” De son côté, le très médiatique et charismatique Marc Van Ranst reçoit “entre 5 à 10 courriers de menaces et d’insultes chaque jour. Ce sont probablement des conneries…”, comme il l’expliquait à La DH. C’est qu’il s’y connaît maintenant en ­crédibilité de la menace, lui qui a été ciblé par le ­tristement célèbre militaire ­Jürgen Conings.

Nouveaux savoirs

Dans La DH également, la ministre wallonne de la Santé PS Christie Morreale témoignait à son tour: “Je reçois des messages nuit et jour sur les réseaux sociaux par des gens obsédés par les questions de vaccination. Sur n’importe quel sujet, ils font des parallélismes déplacés avec l’Holocauste. Puis ils menacent de nous traduire devant la justice pour crimes contre l’humanité. Certains espèrent que je meure avec toute ma famille”. Les mouvements qui veulent lutter contre “la dictature sanitaire”, le bourgmestre de ­Bruxelles-Ville Philippe Close les connaît bien. C’est sur son territoire que les manifs les plus spectaculaires ont lieu. “On m’a dit que je mangeais de la chair humaine, que je tuais des bébés, que j’étais sur une liste… Mais honnêtement, cela ne m’empêche pas de dormir. Je ne me suis jamais senti menacé. C’est surtout ma figure de “chef de la police” qui est attaquée, mais j’ai l’habitude.

Mais la méfiance s’est aussi infiltrée jusque dans les cabinets médicaux. “Heureusement, beaucoup moins”, tempère Thierry Van der Schueren, médecin coordinateur de la Société scientifique de médecine générale. Mais il reconnaît tout de même que certains patients ont pris leurs distances avec leur médecin. “Il y a les vrais antivax. Mais il y a aussi ceux qui ne font plus confiance au matraquage de chiffres et aux nouvelles angoissantes. Et qui se sentent parfois rejetés ou montrés du doigt. Certains ont aussi peur que les médecins ne les soignent plus. Des collègues ont mis des affiches précisant qu’ils soignaient tout le monde, vaccinés ou non.” De manière générale, Thierry Van der Schueren note une hausse de l’agressivité des patients. “Avec une réelle impatience, une intolérance à la frustration, à l’attente si on ne répond pas tout de suite à leur demande. C’est beaucoup plus marqué qu’avant et ce n’est pas propre aux antivax, aussi aux gens qui se sentent en danger par rapport à leurs libertés ou à leurs attentes.” Beaucoup de patients sont aujourd’hui convaincus de “savoir”, mieux que leur médecin, via ce qu’ils lisent sur ­Internet et sur les réseaux. Une mauvaise habitude qui, comme le craint Thierry Van der Schueren, pourrait perdurer.

Nos individualismes menacés

Olivier Klein est professeur de psychologie sociale à l’ULB et membre du groupe d’experts Psychologie et corona. Pour lui, la frange complotiste se bat contre une élite vue comme malveillante. “De leur point de vue, c’est comme si on devait évaluer un organe collaborationniste nazi. On ne se gênerait pas pour être agressif à leur égard.” Les politiques et les ­journalistes ont l’habitude de se faire malmener, ils n’ont pas attendu le mouvement antivax pour cela. La haine des scientifiques que s’est découverte une partie de la société est, elle, relativement nouvelle. “Les complotistes opposent les gentils médecins de quartier et les scientifiques déconnectés de la réalité enfermés dans leur université.

Journaliste, politique, médecin, tous nous ont signalé que le dialogue était encore possible. Les ­personnes ouvertes à la discussion sont même ­probablement majoritaires au sein de ces mouvances libertaires. Mais il faudra trouver de nouveaux lieux pour organiser ces discussions. “Dans le cadre poli­tique, on a le Parlement. Mais les complotistes rejettent ce genre d’institution. L’espace neutre ne les représente pas et est vu comme contrôlé par l’élite. Leurs moyens d’action sortent alors du champ légal. Harceler, arrêter de payer ses impôts ou détruire les pylônes de 5G.” La révolte qu’identifie ici Olivier Klein se retrouve dans d’autres combats, comme la cause écologique. Pourquoi a-t-on l’impression que le mouvement né de la crise sanitaire est plus destructeur? “Il concerne beaucoup de gens et l’utilisation des réseaux sociaux est particulièrement forte. Le domaine de la santé est également très intime. Et ce qui caractérise vraiment ces mouvements pour moi, c’est l’attachement à l’individu. “Ma liberté prime sur tout”.” L’enjeu est donc de trouver un espace où chacun se reconnaît pour parvenir, enfin, à des positions communes. “Ce débat devrait avoir lieu hors de Twitter, sourit Olivier Klein. Les mouvements libertaires ont aussi leurs figures d’autorité. Ce serait pas mal de les écouter et de dialoguer avec elles, même si ce n’est pas toujours facile.

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