Construction et rénovation: quand l’entrepreneur disparaît

Chantiers qui s’éternisent, entrepreneurs aux abonnés absents… De quoi hésiter à engager des travaux. Mais pour les corps de métier impliqués, ce n’est pas plus simple.

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En 2019, 18 % des faillites enregistrées en Belgique concernaient le secteur de la construction. © Adobe Stock

Dans la rue, l’échafaudage est toujours positionné. L’entrepreneur en charge de la rénovation de l’appartement bruxellois de Caroline et Vincent, lui, a disparu. Depuis quelques semaines, il est injoignable et ne vient plus sur le chantier. Une mise en demeure a été envoyée, pour tenter de débloquer la situation. L’histoire du couple n’est pas isolée: mauvaises surprises et faillites émaillent le secteur de la construction. Avec le commerce et l’Horeca, le milieu du bâtiment est celui le plus touché par les dépôts de bilan en Belgique. Selon les derniers chiffres disponibles, les faillites dans la construction représentaient 18 % de l’ensemble des faillites nationales en 2019. À nuancer, vu l’ampleur du secteur, souligne Sven Nouten, porte-parole de la Confédération Construction. N’empêche, la pandémie et la hausse actuelle des prix des matériaux n’augurent pas franchement d’évolution positive pour les mois à venir.

Au premier trimestre 2021, la construction représentait quelque 200.000 salariés et 90.000 travailleurs indépendants. Le secteur du bâtiment a fortement évolué ces dernières années, bien avant que la crise sanitaire et les pénuries de matériaux ne se fassent sentir. “Il y a de plus en plus d’indépendants, comme dans le reste de la société. C’est surtout un secteur de PME et de très petites entreprises (TPE)”, précise Sven Nouten. Courtier du bâtiment et gérant de la société LSI construction, Éric Lefebvre turbine dans le secteur depuis des dizaines d’années. Il a vu le changement s’opérer. “C’est fini les énormes boîtes. Désormais, les ouvriers deviennent indépendants et travaillent ensemble pour les chantiers, ou avec des sous-traitants, sinon les taxes sont impayables. Cela crée de l’insécurité, les indépendants n’ayant pas toujours les reins solides financièrement.” La demande ne manque pas en ce moment, mais le problème est ailleurs.

Construire au ras des pâquerettes

Théoriquement, il suffit, depuis l’entrée en vigueur en mai 2019 du nouveau code des sociétés, d’un euro pour constituer son entreprise, ainsi que d’un certificat de connaissances en gestion de base. Un bagage loin d’être suffisant, regrette Éric Lefebvre. Cogérant de l’entreprise OkDo travaux, Frédéric Schuberth acquiesce: beaucoup d’entrepreneurs n’ont pas les compétences nécessaires concernant l’administratif et la comptabilité. “Les devis sont parfois réalisés en dépit de tout bon sens, sans tenir compte des aléas qui peuvent survenir sur un chantier. Certains n’ont pas de réserve financière, donc au moindre imprévu, l’impact est énorme sur leur trésorerie.” Temps de travail plus long que prévu, client qui ne paye pas… la spirale infernale peut vite s’enclencher. Éric Lefebvre ajoute: “Au début, les jeunes entrepreneurs veulent trouver du boulot, donc si le voisin travaille pour 25 euros de l’heure, eux travailleront pour 23 euros, en se disant “on verra bien”. Mais à force de bosser au ras des pâquerettes, ils n’arrivent plus à se relever.

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Parfois, l’argent d’un nouveau chantier sert à terminer un chantier précédent. Un cercle vicieux… © Unsplash

Professionnel multitâche

À 27 ans, Jonathan Dall’o s’est lancé comme électricien indépendant il y a deux ans. Lui ne fait jamais de devis à perte, question de principe. Ce mercredi, il a d’ailleurs pris une journée sans chantier pour gérer sa paperasse. “Pour faire un bon devis, il faut compter entre 30 minutes et une heure, en plus du temps passé chez le potentiel futur client. Ce n’est pas à prendre à la légère, même sans garantie d’obtenir le contrat.” Et même si c’est gratuit pour le client. “Ce n’est plus possible de faire payer un devis, tout le monde le propose gratuitement, il faut s’aligner sur le marché.” Résultat, certains entrepreneurs les font en quatrième vitesse. “J’ai des collègues qui font le même devis pour tout le monde, alors que le boulot change beaucoup en fonction du logement: si c’est une maison neuve, le chantier ne sera pas le même que pour une rénovation par exemple”, souligne le jeune entrepreneur.

Même en étant rigoureux sur les tarifs, les pépins qui viennent grignoter sur le salaire en fin de mois restent présents. “En ce moment, je suis coincé à cause de certains entrepreneurs de construction générale qui ne respectent pas les délais sur un projet.” Après avoir placé les câbles électriques, Jonathan Dall’o doit attendre que tout soit plafonné avant de revenir terminer son travail. “C’est ­difficile de gérer un planning qui tienne la route, en respectant ses engagements envers les clients et envers les autres entrepreneurs.” Frédéric Schuberth abonde: dans la construction, il y a une multitude de facettes à gérer. Depuis qu’il est à son compte, Jonathan Dall’o se lève chaque jour à 5h30 du matin pour assumer les chantiers et répondre aux demandes de devis.

Cette année, la hausse des prix des matériaux vient d’autant plus fragiliser la santé financière des entrepreneurs. “En ce moment, les prix évoluent au point qu’il faut les remettre à jour tous les mois pour les devis, cela demande du temps.” Ceux qui ne le font pas s’en mordront les doigts au moment d’acheter les matériaux. Une étape, d’ailleurs, pour laquelle les entrepreneurs ont besoin de liquidité, qu’ils demandent aux clients en début de chantier. C’est là qu’une mauvaise gestion peut enrayer la machine, observe Frédéric Schuberth. “Si l’entrepreneur se rend compte qu’il a du mal à terminer un chantier précédent, l’acompte sert parfois pour financer ce chantier-là et non les matériaux comme prévu. Cela crée un cercle vicieux. Ce n’est pas de la malhonnêteté… la plupart du temps ce sont juste des gens qui font ce qu’ils peuvent pour s’en sortir.

maison en construction

© Unsplash

Le cogérant de OkDo est courtier en travaux. Concept français arrivé en Belgique il y a quelques années, le métier consiste à analyser la faisabilité des projets souhaités par les clients, avant de les mettre en relation avec des entrepreneurs certifiés. L’idée, c’est justement d’éviter aux propriétaires des mauvaises surprises sur leurs chantiers. Un rôle généralement rempli par l’architecte, dont la présence est obligatoire pour les chantiers requérant un permis d’urbanisme. “Ils nous perçoivent régulièrement comme des concurrents, mais ce n’est pas le cas: nous intervenons majoritairement sur des projets pour lesquels les clients n’auraient pas fait appel à un architecte.” À l’inverse, des architectes font parfois appel à un courtier pour trouver des entrepreneurs fiables, souligne Frédéric Schuberth.

Garantie sans faillite

En plus de vingt ans de métier, l’architecte bruxelloise Florence Hoorickx n’a, elle, jamais eu à gérer un abandon de chantier ou une faillite de la part d’un de ses entrepreneurs. “Je touche du bois. Je prends toutes les précautions pour que cela n’arrive pas.” Courtiers en travaux et architectes mènent aussi leurs enquêtes. Chez OkDo, la santé financière des entrepreneurs certifiés est vérifiée “en permanence”. “Nous examinons également l’accès à la profession, les assurances et les compétences professionnelles en nous rendant sur des chantiers”, souligne Frédéric Schuberth. Malgré ça, le risque persiste. Président de l’Ordre des architectes, Philippe Meilleur reconnaît qu’il est possible, sur un chantier géré par un architecte, d’être confronté à un entrepreneur qui ne vient plus. “C’est rare, mais cela arrive.

Si certains travailleurs font preuve d’une mauvaise gestion financière, le métier est aussi fragilisé par une course permanente au meilleur prix, pointe Éric Lefebvre de LSI Construction. “Les gens cherchent toujours à faire les travaux les moins chers possible, mais ils scient la branche sur lequel ils sont assis.” Frédéric Schuberth fait le même constat: “Les travailleurs baissent leur marge pour répondre à la demande… Au bout d’un moment, c’est forcément aux dépens de quelqu’un.” Dans son entourage, l’architecte Florence Hoorickx a d’ailleurs un exemple parlant. “J’ai budgétisé un projet pour un couple d’amis, qui ensuite a trouvé un entrepreneur proposant de faire les travaux pour beaucoup moins cher. Résultat, aujourd’hui il ne donne plus signe de vie. C’est mathématique: il faut payer la main-d’œuvre et les matériaux. Si le devis n’est pas aussi cher qu’il devrait être, alors c’est qu’il y a un problème…

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