La Vivaldi, ou la politique de la lenteur

Ballotté entre les idéologies de chacun, le gouvernement fédéral a patiné sur l’aide d’urgence aux ménages et patine encore sur la vaccination obligatoire. Le symbole d’un système à bout de souffle?

Alexander De Croo
© BelgaImage

Les discussions s’éternisent, les décisions peinent décidément à être prises. En ce moment, le gouvernement fédéral passe d’un dossier à l’autre, en prenant l’habitude de les refermer temporairement en attente de solution. La sortie du nucléaire: verdict renvoyé au 18 mars. La vaccination obligatoire? Le débat se tiendra finalement au Parlement. Quant à l’aide “d’urgence” aux ménages concernant leur facture d’énergie, les ministres viennent de trouver, après de multiples nuits de négociations, un accord… insuffisant.

Pour le politologue à l’UCLouvain, Vincent Laborderie, le constat est très clair. Le gouvernement actuel est lent et connaît un réel problème dans la manière de décider. “C’est frappant. Dans les gouvernements précédents, les choses n’étaient pas faciles mais au temps de Michel ou de Di Rupo il y avait une relative cohérence au niveau idéologique.” La coalition à sept partis, un record rappelons-le, a divisé d’autant les chances de trouver des compromis. “C’est très difficile de s’entendre, donc on postpose les décisions”, résume le maître de conférences en sciences politiques.

Manque de leadership

La preuve avec la fameuse aide d’urgence aux ménages, face à l’envolée des prix de l’énergie. L’accord est arrivé bien après nos voisins français et italiens. Pourtant, ce ne sont pas les propositions qui manquaient. Le MR plaidait pour un système de cliquet inversé sur les accises, le PS préférait l’idée d’un chèque énergie. Mais l’Open VLD, lui, ne voulait pas entendre parler d’une baisse de la TVA. Finalement, la Vivaldi s’est accordé ce mardi sur la prolongation du tarif social étendu à un million de ménages et la baisse de la TVA de 21% à 6% mais seulement sur le prix de l’électricité – alors que c’est bien la facture de gaz qui explose le plus – et de manière temporaire – mars à juin.

Face à l’inaction des politiques, la population, elle, doit trouver des solutions pour continuer tant bien que mal à gérer son portefeuille. Spécialiste de la gouvernance du risque et prof à l’ULiège, Catherine Fallon se dit “très fâchée”. “C’est un conflit classique entre bleus et rouges où chacun veut conserver son soutien électoral, mais normalement le système belge est capable de gérer ça, de faire le grand écart entre les différents partis.” Pour tenter d’expliquer ce blocage, Vincent Laborderie pointe de son côté le manque de leadership d’Alexander De Croo. “Il a un handicap important en étant Premier ministre sans être issu d’un gros parti.

Directeur du Centre de recherche et d’information sociopolitiques (Crisp), Jean Faniel n’est pas si sûr que cette lenteur décisionnelle soit davantage accentuée aujourd’hui que dans les gouvernements fédéraux précédents. “Beaucoup ont été traversés par des difficultés et ont donné cette impression d’inertie. On a encensé Herman Van Rompuy lorsqu’il était Premier ministre, mais en réalité il a très peu de réalisations à son actif.” Là où les deux experts se retrouvent, c’est sur le phénomène de morcellement politique qui complique la donne. “Jusqu’à la fin des années 90, les partis étaient moins nombreux au gouvernement et les personnalités étaient fortes. Il ne faut pas idéaliser, il y a eu des turbulences, mais aujourd’hui tout le monde a peur de faire chuter le gouvernement”, souligne Vincent Laborderie. Les grands partis traditionnels sont affaiblis, les petits partis se multiplient, tout le monde se bat pour garder son électorat. “Les partis sont moins puissants, il faut donc en mettre davantage autour de la table pour faire une majorité, mais à certains égards ils gardent une capacité de blocage”, résume Jean Faniel. Résultat, c’est la Bérézina. “La population peut se demander pourquoi les politiques traînent, mais c’est aussi elle qui a distribué les cartes de manière très fragmentée.

chambre à bruxelles

© BelgaImage

Restons dans l’énergie, mais sur la question de la sortie du nucléaire, qui traîne depuis 2003. Même chose pour la gestion des déchets radioactifs. Ce n’est pas comparable à l’arrivée d’une nouvelle pandémie, des inondations ou une inflation record… N’empêche, un jour, il faut décider. Pour Catherine Fallon pourtant, “il y a toute une série de décisions sur lesquelles les décideurs politiques ne veulent pas se positionner car c’est le début des ennuis.” Vincent Laborderie estime d’ailleurs qu’il est possible que le gouvernement chute sur l’avenir des réacteurs. “On est face à des idéologies très tranchées.

L’urgence de ne pas décider

À débat complexe, décision ralentie, donc. Il suffit de regarder du côté de l’obligation vaccinale. Pour le politologue louvaniste, ce point est actuellement “révélateur de l’incapacité du gouvernement à prendre une décision.” “Ils ont trouvé une échappatoire en envoyant le débat au Parlement. On est dans le paroxysme de la lenteur: une fois que le Parlement aura décidé, je ne vais pas dire que la pandémie sera terminée mais en tout cas ça ne sera plus l’objet.” De son côté, la prof de l’ULiège nuance. “Des arcanes pour prendre des décisions rapides, on est capable d’en mobiliser, il suffit de voir la loi pandémie. L’obligation vaccinale divise profondément: sans doute qu’il n’y a pas assez d’urgence pour mettre en place cette obligation pour qu’on prenne le risque d’une prise de décision rapide. La qualité de la décision politique est rarement liée à la rapidité, sauf en réelle situation d’urgence.

La crise de trop

En attendant de savoir si le fédéral parviendra à un accord sur des aides aux ménages avant la fin de l’hiver, et à se décider sur une éventuelle obligation vaccinale avant que l’immunité collective soit atteinte, la population, elle, est désabusée, observe Jean Faniel. “Les citoyens perdent déjà patience, c’est une situation avérée. On le voit avec la baisse de participation lors des élections, alors même que le vote est obligatoire dans notre pays.” Selon l’observateur politique, les crises risquent de s’accentuer, les coalitions de s’agrandir, les négociations de se complexifier. “Jusqu’où peut-on tendre l’élastique avant qu’il ne casse… C’est ça la question.” Symptomatique d’un système qui peine à bien fonctionner, la lenteur politique n’est pas une fatalité. Ailleurs, d’autres modèles inspirent. Vincent Laborderie pointe notamment l’exemple allemand, où le système électoral mixte – majoritaire et proportionnel – permet de donner une meilleure ligne directrice au gouvernement. “Le modèle suisse, avec le système de consultation de la population, est également intéressant. En théorie, c’est possible de changer de système, mais cela demande des acteurs qui le veulent.”

Sur le même sujet
Plus d'actualité