Chiens de guerre: comment sont-ils recrutés?

Notre pays compte deux millions et demi de chiens. La plupart sont des animaux de compagnie faisant le bonheur des familles. D’autres embrassent un destin plus aventureux…

chiens dans l'armée
La carrière militaire est souvent la seule voie de salut des chiens aux parcours “cabossés”. © BelgaImage

Obourg, près de Mons, 9h30. Si près de la ville, ce chemin troué d’ornières nous rappelle que la campagne est proche. Une clairière bordée d’arbres dévoile de jolis coteaux. Une ferme solitaire sort, au loin, du brouillard matinal. Quentin Henry, l’occupant des lieux, n’a pas besoin de sonnette. À cent mètres, malgré les vitres et le moteur de la voiture, on entend une chorale de chiens digne d’un film de Walt Disney. Arrivé sur place, on hésite à sortir tant les grondements sont forts. Et puis, soudainement, c’est le silence. Quentin apparaît dans la cour et, d’une parole, calme la meute. Le trentenaire est souriant, malgré les nuits agitées de sa récente paternité. Mais l’homme est solide et enthousiaste de nature. Et son contact chaleureux compensera la froideur des locaux. Une grande pièce au premier étage de la Cense du Balmelok est meublée comme un appartement. C’est l’un des terrains d’entraînement de certains des pensionnaires de l’élevage. Et l’on ne chauffe pas les parcours de combattants…

Déprogrammation…

Pour le moment, ici, nous avons nos 14 chiens à nous, 5 chiens de travail et 9 chiens d’élevage.” À la Cense du Bamelok, on élève des bouviers des Ardennes. Ces grands et beaux chiens de ferme existent depuis des siècles dans notre pays. Aujourd’hui, le bouvier est apprécié des familles car c’est un compagnon très agréable ne nécessitant que peu d’entretien et peu sensible aux ­maladies. Outre cette activité classique d’éleveur, Quentin Henry participe, avec des chiens de ­travail, aux concours canins de Ring belge. Une discipline qui associe l’obéissance, les sauts en hauteur et en longueur. Et tout un programme de “mordant”: défense du maître, attaque à distance, recherche et identification d’une personne… ­

Certains des chiens de travail de l’éleveur ne sont pas destinés aux concours. Mais à “l’adminis­tration”… “J’ai grandi avec les chiens grâce à mes parents qui sont éleveurs. Et je me suis toujours demandé ce qu’il advenait des chiens mal éduqués dont les maîtres se séparent. Il ne faut pas se voiler la face, les chiens qui restent trop longtemps dans les refuges sont supprimés. Alors, il y a près de dix ans, avec un de mes amis, on s’est dit qu’on allait essayer d’aider un de ces chiens ayant eu un mauvais passé et risquant l’euthanasie. Le premier chien que l’on a aidé, c’était un ­berger malinois avec beaucoup de “caractère”. L’idée était de le “déprogrammer”, lui offrir une éducation correcte, l’habituer à travailler avec différentes per­sonnes. On y a passé énormément de temps.” Quentin Henry avoue être intéressé par la différence tant chez les animaux que chez les personnes.

chien dans l'armée

© Unsplash

… Et reprogrammation militaire

Outre ses qualifications d’éducateur et d’éleveur canin, l’homme a suivi un cursus académique d’éducateur spécialisé. Il est responsable, avec un de ses collègues, d’une ferme pédagogique accueillant 53 handicapés mentaux. La pédagogie de l’institution est axée sur les soins que les ­pensionnaires apportent aux différents animaux de la ferme: ânes, poneys, chèvres, moutons, alpagas, poules, canards, oies, lapins, cochons d’Inde. Le trait de personnalité qui semble dominer le tempérament de Quentin est l’empathie. La générosité. L’écoute. “Le but avec ces chiens, c’est de les rediriger de manière à ce que, au final, ils aient une vie qui leur permette de s’épanouir. Un chien qui a mal démarré dans le mordant est généralement rééducable. Toutefois, on ne privilégie pas une famille pour accueillir un tel animal. Parce que avec un maître novice, ça reste, malgré tout, une potentielle bombe à retardement.” Les bergers belges – les groenendael, les tervueren, les laekenois et surtout les malinois – que Quentin rééduque sont donc ­destinés aux administrations: police, armée, sécurité, services spéciaux. De trois à cinq chiens par an.

Une vingtaine en tout. “Il faut d’abord découvrir le chien. Cette phase est évidemment délicate. Même si je ne suis pas mordu tout le temps – j’ai acquis de bons réflexes -, je vais régulièrement à l’hôpital du coin. Je suis, en moyenne, recousu deux à trois fois chaque année… C’est quelque chose qui ne m’a jamais freiné parce que je n’ai jamais eu d’accidents graves. Et parce qu’un chien qui agresse sans raison est, selon moi, un chien en détresse. Qui attaque tout le monde parce qu’il a peur de quelque chose. Alors, parfois, ça prend beaucoup de temps d’en trouver la ou les raisons. Mais une fois que vous y parvenez, c’est le début d’une nouvelle existence pour un chien qui sera dévoué corps et âme à son conducteur. Mon boulot, c’est aussi de faire en sorte que ce chien puisse s’adapter à un autre conducteur.” Un conducteur militaire, par exemple. Cet étrange parcours cyno-martial a commencé par une petite annonce publiée par le ministère de la Défense nationale. Le rééducateur et un premier chien ont passé un essai qui s’est révélé concluant. Et depuis, la carrière militaire est devenue la voie de reconversion principale pour les chiens cabossés de Quentin. “Pour intégrer l’armée, le chien doit être obéissant, sociable, courageux, avoir du mordant et être à l’aise lorsqu’on le transporte en cage, en intérieur, dans un environnement bruyant.

chiens de l'armée

© BelgaImage

Une fois les traumas compris et déprogrammés, Quentin travaille tous ces aspects. Le faux appartement dans lequel nous sommes accueille les ­séances d’entraînement basées sur le bruit – on y tire à blanc -, la recherche, la sociabilité avec des inconnus. “Le recrutement se fait deux fois par an. On vérifie d’abord l’identité et le carnet de vaccination du chien. Puis on se dirige sur le terrain où se trouvent plusieurs recruteurs qui sont également ­instructeurs des futurs maîtres-chiens. Il y a deux filières d’épreuves possibles: chien de patrouille ou chien de recherche. Pour le patrouilleur, c’est axé sur le mordant avec obéissance. Et pour le chien de recherche, on privilégie le jeu. Chercher un objet et signaler sa présence par un arrêt ou par aboiement.” Ensuite, le chien reste deux semaines à l’essai. Il arrive en effet que certains présentent des chiens légèrement sédatés le jour des tests pour les calmer. Ou sous anti-inflammatoires pour, par exemple, cacher des boiteries. Le lendemain et les jours suivants, ces chiens sont fous ou méconnais­sables… “Cette période d’essai est très importante parce qu’elle permet aux recruteurs et aux maîtres-chiens de se ­rendre compte de la vraie nature des candidats.”

Rex à l’US Army

Après cette période d’essai sanctionnée positivement – par un achat: environ 2.500 euros -, le chien reçoit un numéro de matricule. La transparence du patron de la Cense du Bamelok lorsqu’il a répondu à la première annonce et aux quelques suivantes lui vaut maintenant d’être directement sollicité par l’UCI, l’Unité cynologique interforces de Vieux-Heverlé. Il fournit également la police. Le recrutement y est ­différent: c’est le policier qui est chargé de choisir son chien. Les chiens, tant dans l’armée qu’à la police, subissent une formation spécialisée et adaptée aux tâches précises qu’on entend leur faire effectuer. Repérage d’explosifs, de drogues, recherche de personnes ou encore patrouille accompagnée ou non… “Le chien n’est pas travaillé de la même manière et les ­prérequis ne sont pas les mêmes. Pour un chien de recherche, on travaillera moins l’obéissance parce qu’il faut qu’il garde l’initiative et n’hésite pas à tirer sur la laisse pour signaler un produit, un objet, une personne. Un chien de patrouille doit marcher au pas, mordre ou boxer – c’est-à-dire mordre avec une muselière -, mais doit pouvoir obéir sur-le-champ.

Et puis, il y a encore un autre profil. “Certains chiens peuvent être destinés à des pelotons spécialisés et partir en opération. Il faut alors un animal capable d’être sociable avec ses collègues soldats et d’avoir le cran de s’attaquer à des ennemis. Un équilibre délicat entre “caractère” et discernement. J’en ai préparé un qui a intégré les Forces spéciales américaines. Et actuellement, je travaille avec Rex qui, si la crise sanitaire ne l’empêchait pas, rejoindrait outre-Atlantique un ­peloton d’élite.” Derrière les barreaux de sa cage, le toutou en question ne suscite guère l’envie de lui faire des câlins ou de jouer à la baballe.

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