Polarisation de la société: a-t-on atteint le point de non-retour?

La pandémie exacerbe la polarisation de notre société. La Sûreté de l’État en fait même une des grandes menaces qui pèse sur la Belgique.

manifestation contre les mesures covid
Manif contre les mesures sanitaires à Bruxelles. Seulement 29 % de la population fait encore confiance au gouvernement. © BelgaImage

Qu’est ce qui nous gouverne? La peur et l’anxiété. On s’autodétruit, on cherche un ennemi. Certains disent “c’est foutu”, d’autres sont dans le déni, clame le rappeur Orelsan dans son single L’odeur de l’essence. Plus personne écoute, tout le monde s’exprime. Personne change d’avis, que des débats stériles”. Celui qui “dépeint la société comme un sociologue” (c’est Emmanuel Macron qui le dit) met le doigt, en quelques phrases bien torchées, sur un des grands maux de notre société: sa bipolarité. “Notre société belge est clivée de manière naturelle, rappelle cependant Benoît Rihoux, politologue à l’UCLouvain. Libéraux et socialistes, francophones et Flamands, chrétiens et laïcs… Ces clivages structurels existent, se sont institutionnalisés et pacifiés en Belgique. Ils donnent donc normalement peu lieu à de grands conflits frontaux dans notre démocratie de négociations et d’accommodements.” Ce qui a changé: le contexte de pandémie dans lequel nous vivons depuis mars 2020.

Même si le terreau était déjà présent, la pandémie est apparue comme le parfait prétexte pour dresser davantage des groupes de population les uns contre les autres. L’une des plus grandes menaces de 2020 pourrait donc avoir été la polarisation croissante de la société, note le rapport d’activité 2020 de la Sûreté de l’État, ­consultable depuis début novembre. La polarisation et l’insatisfaction dans notre pays ont désormais pris une telle ampleur que nous ne pouvons plus parler de phénomène temporaire.” Le service chargé d’anticiper les menaces pesant sur la société estimait alors que le feu ne serait pas éteint en 2021, toujours sous l’influence de la crise. “Les extrémistes de toutes sortes exprimeront leur colère, en ligne et en public, souvent attisée par des campagnes de désinformation menées par des acteurs nationaux et étrangers.” Si la manipulation des informations est considérée comme un facteur menant à la division et pouvant accroître la polarisation, il y a au départ des réponses apportées à la crise sanitaire par les pouvoirs publics qui ­divisent plus qu’elles ne rassemblent.

Mouton ou complotiste?

La politique sanitaire adoptée, avec un fort accent sur une réponse vaccinale crée un clivage nouveau, une distinction en noir et blanc entre vaccinés et non-vaccinés, pointe le professeur de l’UCLouvain. On ne peut pas être entre les deux, et c’est un vrai souci. Dans une démocratie, il doit pouvoir y avoir du débat, de la nuance, du compromis, des arrangements. Ici, nous sommes dans une logique de dénonciation, d’un côté comme de l’autre.” Le vacciné est le mouton, celui qui finance Big Pharma. Le non-vacciné est le réactionnaire, le complotiste. Deux blocs qui s’affrontent et une division qui s’installe à tous les niveaux de la société, s’invite aux fêtes de fin d’année, prend place aux repas de famille. Qui est “mouton noir”? Qui ne l’est pas? “Cette nouvelle ligne de fracture est difficilement soluble puisqu’elle est nourrie par des émotions (peur, colère, frustration, ­ressentiment…). Cela rend toute médiation difficile.”

À l’heure où le variant Omicron a pris ses quartiers et que l’on se divise encore et toujours plus autour de la vaccination (troisième dose, vaccination des enfants…), la question ne sera pas réglée avec la nouvelle année. Or, le temps jouera sur les conséquences d’une telle polarisation. “Dans un contexte de pandémie durable, s’il y a obligation de vaccination ou prolongation de mesures de type CST – qui restent des mesures discutables et discutées -, cela va créer des frictions sociales au quotidien dans toutes les sphères de la société. C’est assez profond comme tensions!

Crise de confiance

Selon le Grand Baromètre de la confiance Le Soir-RTL Info-Ipsos-VTM-Het Laatste Nieuws, les citoyens se révèlent sévères (et sceptiques) envers nos dirigeants. Seuls 29 % des Belges font ­confiance au gouvernement De Croo dans sa gestion de l’épidémie, soit à peine un tiers de la population. Les gouvernements régionaux ne s’en ­sortent guère mieux (29 % Flandre, 30 % Wallonie et 33 % Bruxelles). Si la sanction est salée, elle n’est pas nouvelle. “La confiance est moins présente actuellement que dans les années 60-70 où il y avait un optimisme généralisé dans un contexte de croissance économique, rappelle Benoît Rihoux. On se trouve aujourd’hui face à une série d’enjeux – comme la globalisation, le changement climatique, ou la pandémie – qui sont plus complexes et moins évidents à gérer que précédemment. Il y a des problèmes plus “vicieux” qui en fait ne sont pas entièrement solubles. Si on les résout en partie, d’autres vont naître, avec des effets pervers et inattendus. La politique génère plein d’effets secondaires. Objectivement, nous ne sommes plus non plus dans une dynamique de croissance économique depuis un petit temps. Et quand on voit son statut socio- économique fragilisé, on questionne la capacité de nos dirigeants à inventer les bonnes réponses.”

La crise sanitaire offre une occasion de plus à la ­confiance de s’éroder. La population est de plus en plus critique envers les institutions publiques, les médias, les politiques. De quoi laisser la porte ouverte aux extrêmes? Les récents baromètres d’intention de vote font du Vlaams Belang le premier parti de Flandre (24,5 %). En Wallonie, le PTB se taille une belle troisième place (18 %) après les ­traditionnels PS (25 %) et MR (22 %). “Si la crise actuelle peut stimuler un vote antisystème, critique et protestataire, l’impact électoral reste compliqué à prédire. L’électeur n’a pas forcément une mémoire à long terme et les prochaines élections se tiendront en 2024.”

Que peut-on dès lors souhaiter pour 2022? ­Comment rendre notre société plus solidaire ­plutôt que divisée? Le politologue table sur le débat et la discussion. “La question n’est pas de savoir si les politiques sont bonnes ou mauvaises, mais ­comprendre les rejets et objections de certains par ­rapport à ces politiques, et en débattre.” Reste à ­trouver un lieu où peuvent se tenir des débats sereins sur ces questions sensibles. Sans doute pas les réseaux sociaux… “Dans le monde universitaire nous devrions avoir davantage de discussions entre chercheurs, y compris de manière interdisciplinaire. Les médias peuvent aussi jouer ce rôle, de même que les partis politiques. Il y a de vraies questions de fond que l’on voit peu transparaître au niveau parlementaire.” Puisse être 2022 l’année de l’écoute et de la discussion plutôt que celle d’une société “qui va droit vers le crash”… comme l’indiquait un ­certain ­rappeur.

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