"Beau bordel": l’année 2021 vue par six citoyens

Six témoins de la société civile nous livrent leur ressenti de ce qu’ils ont vécu ces derniers mois entre stress, résilience, bulle d’air et Tinder. Et on s’y retrouve forcément.

des citoyens belges en 2021
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Moustique a donné la parole à tous ces “anonymes” qui font notre société. Six témoins, six ressentis, beaucoup de choses en commun finalement. Avec ce sentiment global d’une année brouillonne et chaotique. Sans aucune possibilité d’imaginer demain…

Arnaud – Infirmier au CHU Tivoli et vice-président de SIZ Nursing, l’association francophone des Infirmiers et infirmières de soins intensifs

“2021 a été un yo-yo émotionnel. En janvier, on était à la fin de la deuxième vague. Entre les vagues, on rattrape le retard opératoire, donc on a beaucoup de travail, même si on en parle moins. Cette deuxième vague nous a pris pas mal d’énergie parce qu’elle était en fait plus longue que la première. On ne s’y attendait pas. Et nous avons eu moins d’aide, tout comme nous avons ressenti moins de solidarité. Elle s’est effritée au fil de l’année.

Le nouveau ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke a eu une gestion plus stricte et plus suivie de la pandémie. Mais les infirmiers ne se sont pas sentis entendus sur le terrain. Ce qui nous fait mal, c’est de voir nos collègues en souffrance. Certains sont absents de longue durée, d’autres diminuent leur temps de travail. Sans le vaccin, la situation aurait encore été bien pire. Mais la vaccination a conduit à des situations compliquées. Nous n’avons aucun préjugé et on soigne les non-vaccinés comme d’autres patients, mais on ne peut s’empêcher d’avoir une petite voix qui nous dit que si le patient avait été vacciné, il ne serait pas aux soins intensifs et le lit serait disponible pour un patient non-Covid. Et puis lorsque nous consultons les réseaux sociaux, on a l’impression de ne pas vivre sur la même planète. On joue souvent le mauvais rôle quand on doit rappeler que la pandémie est encore là.”

Naiké – Coordinatrice à la Sister’s House, la branche de la plateforme d’hébergement qui vient en aide aux femmes réfugiées

“Une année avec beaucoup de hauts et beaucoup de bas, comme pour beaucoup de travailleurs sociaux. Ça a été brouillon, nous avons essayé de mettre en place des choses et de maintenir un cap. Tant bien que mal, on a tenu les murs. Ça ne s’était pas écroulé en 2020, on devait faire en sorte de continuer. Mais on a travaillé avec beaucoup d’incertitudes, ça a été un facteur de stress, mais avec lequel on a appris à composer parce qu’on n’avait pas le choix. Les besoins étaient là. Si nous voulions nous positionner en tant que première réponse aux besoins urgents, nous devions continuer à nous battre pour y arriver. Et je crois que le pari est réussi, on ne s’en sort pas trop mal. Nous formons une équipe soudée et nous nous ­sommes sentis soutenus par nos partenaires, notamment dans le secteur de la santé. Ça nous a aidés à gérer les incertitudes.

La couverture médiatique des questions migratoires a aussi été en dents de scie. On parle évidemment souvent des drames: les promesses de régularisation qui n’ont pas été respectées, les naufrages et les décès dans la Manche… Là, la presse s’en empare et heureusement. Mais la population s’habitue et il y a une banalisation d’événements tragiques et violents. J’aimerais qu’on puisse un jour aborder la solidarité citoyenne, les pistes de solution, les choses qui bougent…”

Corinne – Prof d’éducation physique à l’Athénée de Jodoigne

“J’ai été fort stressée cette année, avec le sentiment d’être jetée dans la fosse aux lions. Les sports extérieurs ont été favorisés, mais quand le froid arrive, c’est difficile. Avec fenêtres et portes ouvertes, ce sont des conditions un peu extrêmes. Nous n’avons absolument pas les moyens de respecter toutes les règles. Les profs de gym n’ont pas du tout été pris en compte. D’ailleurs, dans les circulaires, pour l’éducation physique, c’est “cf. Adeps”. Nous sommes affiliés à des sports de loisirs ou de clubs sans avoir les mêmes possibilités. C’était vraiment de la débrouille. Certains élèves ont perdu pied. Ceux qui étaient déjà fragiles ont été démotivés. Plusieurs sont tombés en burn out. Les messages que nous avons reçus étaient parfois un peu violents. On nous a dit que les profs seraient priori­taires pour la vaccination, puis pas du tout. Je peux comprendre qu’il fallait garder les écoles ouvertes, mais je ne suis pas sûre que c’était par vision pédagogique. Nous avons parfois l’impression que l’école est considérée comme une garderie.”

cours de sport dans une école

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Coline – Étudiante en première année d’études supérieures

“2021, ça a été un beau bordel. D’abord, la fin des humanités a été rythmée par l’hybridation: une semaine à l’école, une semaine à domicile. J’ai complètement décroché. J’ai eu mon CESS, mais pas ma qualification. Ça a été compliqué à vivre. Puis je suis entrée dans le supérieur où j’ai commencé en sciences politiques, mais cela ne me plaisait pas. Donc là, je suis en réorientation pour passer en assistanat social, ce qui me correspondra mieux. La rentrée en septembre a été une bulle d’air. On a pu revoir des gens sans avoir peur d’être contaminé. On était retombé dans une certaine normalité. Mais j’ai vraiment très mal vécu ma dernière année secondaire. J’ai dû prendre des médicaments pour me calmer. J’étais triste. La morosité ambiante a eu un effet sur moi. J’étais toujours souriante. Et là, on ne peut rien prévoir, donc on n’a plus envie de rien faire.”

Cédric – Cofondateur du Collectif Resto Bar, représentant les bars bruxellois durant la crise

“Nous avons débuté l’année avec des mesures de confinement et des aides régionales ni viables ni soutenables. À Bruxelles, ça a été l’hécatombe. Le Collectif Resto Bar est né à l’annonce du deuxième confinement. Nous avons eu énormément de discussions avec des personnes plus ou moins responsables, mais ça n’a globalement rien donné. Les réponses n’étaient certainement pas en lien avec la réalité de l’Horeca. Je me souviens de déclarations ubuesques du genre “L’Horeca je connais bien, j’ai tenu la buvette du club de pétanque de mon camping”. Cela prouve qu’il y a un souci quant à la compréhension des problématiques du secteur. Un exemple avec le CST: imposer à des civils de contrôler d’autres civils, c’est totalement irresponsable. Tout cela a eu des consé­quences délétères pour énormément de travailleurs. Je suis psychothérapeute de formation et je suis quotidiennement confronté à des discours de détresse. Ces conséquences sont complètement sous-estimées.

Il y a tout de même un côté positif: l’entente au-delà des secteurs: Horeca, culture, santé, travailleurs sociaux… On a pu retrouver une certaine cohésion. À titre personnel, l’année a été éprouvante. Représenter des centaines, des milliers de personnes, c’est motivant mais ça représente aussi beaucoup de responsabilités.”

Christine – Retraitée

“J’ai bien vécu 2021, même en étant séparée de mes enfants et d’une partie de ma famille. J’ai eu des amies très présentes. Ce qui me manque le plus, c’est la tendresse. Je vis seule et je recherche un compagnon pour terminer les quelques années qui me restent à vivre. Mais je ne sais pas comment le rencontrer… Sur les réseaux sociaux, je peux jeter 90 % des hommes à la poubelle. Ce sont des faux profils, ou des gens dont on ne sait pas quoi attendre.

Dans les activités qui sont organisées pour les seniors dans ma commune de Forest, nous sommes majoritairement entre femmes. D’ailleurs, on cherche de la testostérone parce qu’on joue au foot dans un club mixte. Nous avons besoin de renfort pour marquer des goals. Je ne me suis jamais sentie fragile. Je suis un roc, moi. J’ai été ­prudente, oui. Je mets mon masque, je respecte la distanciation. Mais je n’ai jamais eu peur. Dans ma tête, j’ai vingt ans. Pour moi, l’année a été relativement normale. Je n’ai pas vécu une seule journée sans rigoler.”

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