Tac au tac avec Michel Francard

Linguiste vedette, il publie Dictionnaire des belgicismes. Interview avec de vrais mots belges dedans. Régal.

Michel Francard
© Jean-Pierre Ruelle

C’est la troisième édition de votre Dictionnaire des belgicismes. On continue donc à en inventer?
Oui, ce qui est normal puisqu’une ­langue évolue, elle s’adapte donc aux réalités.

Exemples de nouveaux mots…
“Tirette” qu’on connaissait comme ­fermeture Éclair et qui s’impose comme principe du code de la route. Les “SRL”, les sociétés à responsabilité limitée. On ne parle plus de “stage d’attente” mais de “stage d’insertion professionnelle”. Et puis, il y a les mots qui m’avaient échappé jusqu’ici comme “méritoirement” ou “prix démocra­tique”.

Un belgicisme a-t-il un jour réussi l’exploit de passer dans le français académique?
Oui, tout le vocabulaire de la mine et de la houille qui vient de Belgique, et plus particulièrement de Wallonie, est passé dans le français et est entré au dictionnaire.

C’est une petite fierté!
Oui, et cela souligne le rôle que nous pouvons jouer dans la francophonie.  J’aime souligner combien la Belgique et la Wallonie ont été pionnières dans la diffusion du français. Les premiers monuments littéraires comme La cantilène de sainte Eulalie (composé vers 880 – NDLR), ça vient de chez nous. Très tôt, la Wallonie a participé à l’expansion du français, bien plus que certaines régions de France.

Les belgicismes participent de ce qu’on appelle la belgitude…
Oui, on est plus capable d’apprécier ce patrimoine, surtout maintenant qu’on a chassé le purisme ou le complexe vis-à-vis d’un modèle tout à fait théorique.

Angèle, qui baptise son premier album “Brol” et son deuxième “Nonante-cinq”, elle milite pour la défense des belgicismes?
Elle joue sur l’étrangeté du mot “brol” pour le public français – et c’est une manière de constater que les Français nous connaissent mal du point de vue linguistique. C’est aussi un clin d’œil, une connivence avec le public belge.

Vous trouvez ça malin de sa part?
Malin car elle invite à partager ses ­racines. On a vu ça aussi avec le film Dikkenek, ou l’humoriste Manu ­Thoreau et son “bardaf c’est l’embardée”.

Est-ce qu’il faut corriger un enfant qui utilise des belgicismes?
Un enfant? Certainement pas. ­Laissez-le parler… Vous l’aurez remarqué, la police des mots, ça ne m’intéresse pas du tout… Il est clair que l’usage des régionalismes dépend du contexte, et c’est valable pour les mots d’argot, les injures ou les mots littéraires.

Parle-t-on moins bien le français aujourd’hui en Belgique?
Ça n’a pas beaucoup de sens de se poser la question, je trouve que les ­jeunes ont une maîtrise du français qui n’a rien à envier à celle de leurs aînés. Cela dit, je constate qu’ils ne res­pectent pas toujours les codes, mais les codes sont faits pour être détournés.

Vos belgicismes préférés?
Ce n’est pas une question facile car la relation passionnée, ce n’est pas avec les mots que je l’entretiens mais avec les gens qui font vivre les mots. J’aime bien les expressions “Passer à côté de la montre en or” et “Mettre à moule”.

Existe-t-il des Belges parfaits? Qui parlent sans utiliser de belgicismes?
Non, je ne crois pas. D’autant que, pour moi, parler sans belgicismes n’est pas l’idéal de la perfection. (Rire.)

Mais vous, en tant que linguiste, vous êtes exemplaire!
J’utilise des belgicismes sans arrêt, et avec plaisir.

dictionnaire des belgicismes

Dictionnaire des belgicismes, De Boeck Supérieur, 461 p.

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