Etat Belgique : y a-t-il encore un pilote dans l’avion ?

La crise du Covid laisse voir les failles béantes de l'Etat belge. Qui décide ? Y a-t-il encore une vision commune, en tant que pays, pour faire face aux crises ?

Qui dirige ce pays?
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Vendredi dernier, Pierre-Yves Jeholet a profité de la conférence de presse du Codeco pour pousser une gueulante contre " les commentateurs de salon " qui ne cessent " de parler de l’irresponsabilité politique ". Il visait probablement quelques experts s’étalant dans les médias, mais sans doute d’autres commentateurs encore.

" Quand on dit pourquoi n’a-t-on pas pris ces mesures-là la semaine dernière ? Eh bien parce que nous avons cet équilibre-là, nous les politiques : gérer la crise sanitaire mais aussi toutes les conséquences de cette crise, ajoutait-il. On est un pays où il y a 11 millions de commentateurs, mais un moment donné, on prend nos responsabilités  ".

Certes, mais alors qu’on annonce un troisième Comité de concertation de gestion de crise du Covid en moins de quatorze jours, on peut légitimement se poser la question : qu’est-ce que c’est pour une gestion de crise ? Et plus encore : qu’est-ce qui cloche dans ce pays ? Pourquoi est-ce toujours si compliqué ? Et d’ailleurs, c’est qui Pierre-Yves Jeholet ?

En voilà une question, tiens ! Pierre-Yves Jeholet est le ministre-président (MR) de la Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est à lui qu’est revenu la tâche de pousser ce petit coup de gueule ayant pour but de remettre l’église (le politique), au milieu du village (la Belgique). Lui et pas le Premier ministre, ni le ministre de la Santé, ni le ministre-président Flamand, Wallon ou Bruxellois, tous, pourtant, assis à la même table, sur la même ligne exactement. Ne serait-ce pas là une partie du problème ? Qui dirige ce pays, exactement ? En temps de crise (une crise qui dure maintenant depuis presque deux ans), on aimerait savoir.

Qui dirige ce pays ?

En février, déjà, la question était posée par une commission Parlementaire sur la gestion de la crise du Covid. La conclusion donnée par le rapport de cette dernière était sans appel : ce pays, déjà compliqué de par sa structure, manque d’un leadership clair pour gérer des crises de cette ampleur.

Pour cette commission, une gestion de crise se fait sur quatre niveaux : la stratégie, l’opérationnel, la communication et la concertation centralisée entre les trois premiers piliers. En clair, la stratégie implique de prendre des décisions, l’opérationnel de les traduire en actes concrets et la communication doit informer clairement la population de la stratégie décidée. Ces trois points doivent être assurés par un flux continu d’informations pertinentes entre les différents acteurs et niveaux de pouvoir.

Or, le rapport de la Commission parlementaire sur la gestion de la crise du Covid, il y a dix mois de cela, déplorait un manque de stratégie claire, d’unité dans la communication, d’anticipation opérationnelle et d’échanges. " La bureaucratie qui a ralenti les processus et la structure complexe de l’État (les compétences étant réparties entre les niveaux fédéral, régional, communautaire et provincial) se sont traduites par une perte de temps, par de la confusion, et par des divergences au niveau de la stratégie, des opérations et de la communication ". C’était il y a dix mois. Et rien ne semble avoir changé.

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" Go Big or Go Home "

La Commission parlementaire prenait l’exemple de la structure décisionnelle pour gérer la crise du Covid. Bien qu’il existe une structure fédérale de coordination pour ce genre de gestion, l’Etat Belgique a décidé, pour cette pandémie, une toute nouvelle usine à gaz faite de task forces, de cellules spécialisées, de comités consultatifs et autres au milieu duquel le Fédéral se perdait, sans trop savoir qui consulter. Pour la Commission, il s’agissait d’un " fatras (…) qui péchait déjà par sa base ". Cette structure de coordination de crise ressemble à la structure de l’Etat.

Le rapport termine en exposant que " dans le cadre de telles crises, il est crucial de prendre souvent des décisions difficiles ". Et de citer le scientifique libano-américain Nassim Taleb, " en tant que dirigeant, il faut aborder une attitude ‘go big or go home’ dans ce genre de crise ". A savoir " y aller à fond ou rentrer chez soi ". On notera que c’est tout le contraire qui a été fait par les différents comités de concertation ces dernières semaines.

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Qui veut vraiment de la Vivaldi ?

Pour quelles raisons ? Le rapport parlementaire donne une petite idée : " Il n’existe pas de vision commune à long terme sur la manière dont nous, en tant que pays, devrions faire face aux menaces et crises éventuelles ". Et de fait, la question qui se pose, au-delà de la gestion de la crise, est : la Belgique a-t-elle encore un projet commun ? Fonctionne-t-elle toujours en tant qu’Etat ? Rien n’est moins sûr… Chaque entité y allant de ses propres décisions, selon ses compétences (de plus en plus larges), chaque ministre, expert ou président de parti donnant son avis au point que la parole du Premier est, elle, devenue quasiment inaudible.

D’ailleurs, parlant du Premier… Tout lui tombe sur le dos, le pauvre Alexander De Croo. Lui qui se rêvait à la tête d’un Etat, que lui reste-t-il au juste comme pouvoir ? Son rôle est devenu presque aussi symbolique que celui du Roi. De plus, rappelons que son gouvernement, la Vivaldi, est un gouvernement fait de bric et de broc, en urgence, en pleine pandémie, plus d’un an après les élections. L’Open VLD, son parti, n’avait d’ailleurs obtenu que 8% des voix, se positionnant quatrième sur la carte… de Flandre. Les deux premiers partis politique du Royaume sont quant à eux dans l’opposition.

Alexander De Croo: quelle heure est-il?

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Ainsi, qui veut vraiment de la Vivaldi ? Il s’agit d’un gouvernement destiné à échouer. Et tous ceux qui en font partie préféreraient sans doute être ailleurs. Du moins, c’est l’impression qui est donnée : ne surtout pas trop s’impliquer sous peine de perdre les prochaines élections ! Résultat, chacun tire dans son coin, fait ses commentaires, donne son avis à la presse qui va le plus souvent à l’encontre de la décision du collègue de majorité. Tout cela au nom du parti, jamais du gouvernement fédéral, cette coquille vide…

Où se trouve l’Etat Belgique dans tout ça ? La crise du terrorisme avait déjà mis à jour ses failles. La crise du Covid les montre plus béantes encore. Comment un pays aussi dysfonctionnel est-il appelé à gérer des crises aussi graves ? Celle du Covid, celle du terrorisme, du réchauffement climatique, du capitalisme ? Y a-t-il encore un pilote dans l’avion pour gérer tout cela ? Existe-t-il encore un avion nommé Belgique ?

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