Comment la crise sanitaire renforce la crise de la démocratie représentative

La défiance à l’égard des décideurs politiques empire au fil de la crise sanitaire, mettant en question notre système démocratique.

Comment la crise sanitaire renforce la crise de la démocratie représentative
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« Génération QR ». Et « maintenant un vaccin contre l’immoralité politique ». 35.000 personnes, des familles et des personnes de tous bords, sont sorties le week-end dernier sous la pluie pour battre le pavé à Bruxelles et hurler un appel à leur liberté individuelle et contre le pass sanitaire. La manifestation a dégénéré et était infiltrée par des ­mouvements extrémistes alors que Paul Magnette, le président du PS, avait soudain convoqué quelques jours plus tôt l’idée d’une obligation vaccinale pour l’ensemble de la population. L’obligation imposée au personnel soignant crée d’énormes tensions sociales qu’un psychodrame gouvernemental fédéral n’a pas apaisées. La population est de plus en plus à cran. Les décideurs poli­tiques, dont les décisions ont varié au fur et à mesure des évolutions et connais­sances de la pandémie, sont en ligne de mire. La colère gronde, mais les protestations ne sont pas propres à la Belgique.

« Les partis populistes ont tendance à tirer parti de cette crise de la démocratie représentative. La question de la crédibilité de la représentativité dans nos démocraties doit être posée », tranche Benjamin Biard, politologue au Crisp. Mais il nuance aussitôt son propos. « Cette question se posait déjà avant la crise sanitaire et la croissance électorale du Vlaams Belang et du PTB s’observait déjà avant la pandémie. » Certes. Mais les ­sondages sont très favorables au PTB et surtout au Vlaams Belang depuis deux ans. Depuis septembre 2019, le Vlaams Belang serait le plus grand parti de ­Flandre et du pays.

« Ces partis ont tenté de surfer sur les vagues pour attaquer la légitimité des responsables politiques, en particulier celle de Frank ­Vandenbroucke qui n’a pas été élu alors qu’il a été nommé ministre de la Santé. Le problème d’un gouvernement De Croo qui ne dispose pas d’une majorité en Flandre est un argument agité aussi. Mais il faut aussi souligner que les formations populistes depuis les dernières élections ont de très gros moyens financiers pour se rendre visibles, décrypte Benjamin Biard. À l’échelle européenne, le bénéfice de cette crise sanitaire pour les partis populistes ne s’observe pas cependant partout. Ainsi, en Bulgarie qui a un taux de vaccination très faible et un taux de mortalité très élevé mais aussi le plus haut taux de corruption d’Europe, c’est un parti centriste anticorruption qui est sorti vainqueur des récentes élections. »

Quoi qu’il en soit, on constate que jamais la population n’a eu autant besoin de transparence. Mais cette soif de clarté et de limpidité ne date pas d’aujourd’hui. Depuis la fin du XXe siècle, la notion de gouvernance a pris de l’ampleur en associant un nombre de plus en plus important de personnes à la décision dont les syndicats et les patrons mais aussi de ­multiples experts. « Le nombre de comités consultatifs est particulièrement élevé en Belgique par rapport, par exemple, à l’Allemagne. La crise sanitaire a mis particulièrement en lumière le rôle exercé par une série d’experts », souligne Benjamin Biard du Centre de recherche et d’information socio-politique. Et cela a donné le phénomène Jürgen Conings, ce militaire facho qui voulait notamment s’en prendre au virologue Marc Van Ranst. Les signaux d’alarme sont au rouge. La crise sanitaire renforce la crise de la démocratie représentative.

Tous sanctionnés?

Le PS, rejoint par Écolo, a bataillé ferme pour revoir les sanctions qui s’abattront sur le personnel soignant non vacciné, permettant une suspension du contrat de travail plutôt qu’un licenciement sec. En vain, semble-t-il. Car les syndicats maintiennent la pression avec une journée d’action prévue le 7 décembre prochain. Les syndicats ne veulent aucune sanction, faisant valoir qu’on ne peut pas se ­passer de quelque travailleur que ce soit dans le secteur des soins. « On se trompe de débat, la question n’est pas celle de la vaccination obligatoire mais celle de la faillite de notre système de santé », a estimé la secrétaire fédérale SETCa pour le non-marchand.

Tous vaccinés?

Paul Magnette, le président du PS, a suggéré que la vaccination pourrait devenir obligatoire pour l’ensemble de la population alors que l’Autriche a fait tomber ce tabou en décidant de l’imposer à l’ensemble de sa population. Le Premier ministre Alexander De Croo s’est cependant montré très réticent à la Chambre à cette évocation. Très peu de pays imposent la vaccination à toute leur population adulte. C’est le cas dans deux États autoritaires d’Asie centrale, le Tadjikistan et le Turkménistan, et en Nouvelle-Calédonie. Au Vatican, une note de février 2021 rend impératif le vaccin pour les habitants du plus petit État au monde et les employés qui y travaillent. Les obligations vaccinales pour certaines catégories professionnelles se sont par contre multipliées partout dans le monde. En France, elle s’applique aux personnels des hôpitaux, maisons de retraite, aux pompiers, ambulanciers et aides à domicile depuis le 15 septembre, mais pas aux policiers.

Tous contrôlés?

Frank Vandenbroucke a mis de l’huile sur le feu en appelant au boycott des établissements Horeca qui ne vérifient pas systématiquement les pass sanitaires. « Si je vais dans un café et qu’ils n’utilisent pas le CST, je quitte les lieux. Je veux me sentir en sécurité », avait-il dit, avant de retirer ses propos qu’il a qualifiés de malheureux.

L’anecdote

Le Premier ministre Alexander De Croo s’est indigné des agissements d’un “petit groupe” lors de la manif de dimanche dernier contre les mesures sanitaires et a appelé à l’unité.

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