L’aéroport de Charleroi: un pôle économique en décollage

L’aéroport de Charleroi doit être recapitalisé. Tout est bloqué. Mais avec une piste allongée, des vols long-courriers se profilent à l’horizon, manière de rester un moteur économique pour la région.

un avion Ryanair à l'aéroport de Charleroi
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Moins bien que Liège. Mieux que Zaventem. L’aéroport de ­Charleroi tente de survivre à la double crise du siècle, sanitaire et climatique. Les grands plans sur la comète qui visaient à atteindre les 15 millions de ­passagers en 2030 se sont envolés, relégués avec les rêves antédiluviens d’une ­époque où les avions allaient devenir des bus aériens pour abonnés de toutes les classes sociales. BSCA rêve tout au plus d’attirer à l’avenir 10 millions de passagers, soit 2 millions de plus. L’aéroport a perdu 25 millions d’euros en 2020 et la perte pour 2021 est estimée à 30 millions. L’ardoise est salée. Les passagers ont été timides les six premiers mois de l’année 2021, avec une diminution de 87 % par rapport au trafic habituel. En juillet, août et septembre, il y a eu une reprise. Mais l’aéroport n’a toujours pas atteint la moitié du trafic réel du passé. Et si le chômage Covid a aidé à passer le cap, il est loin d’avoir suffi.

Jean-Jacques Cloquet, l’ancien boss de l’aéroport pointe “l’effet Greta” qui va transformer les habitudes de voyage et a priori diminuer le trafic. “Les transports courts vont être de plus en plus taxés, prédit-il. Et les voyages pour affaires s’effondrent depuis que la vidéoconférence a montré ses multiples avantages.” L’avantage de Charleroi, c’est d’avoir développé les vols “ethniques”, ceux qu’on fait pour visiter sa famille restée au Maroc ou en Turquie, par exemple. Ils concernent la moitié des vols et devraient bien continuer à l’avenir. Mais cette sécurité n’est cependant pas suffisante.

Une crise sociale se greffe à cette situation inquiétante. “On est en pleine phase de réorganisation de l’aéroport depuis six mois. On essaie déjà de préserver l’emploi actuel face à un actionnaire qui veut le réduire de manière drastique et entend réduire de 5 % minimum les salaires afin de rémunérer les actionnaires”, estime Alain Goelens, permanent SETCa qui gère le secteur aéronautique. Les ­travailleurs attendent aujourd’hui une recapitalisation, dont la plus grosse part doit être allongée par le nouvel actionnaire Save. “L’actionnaire privé conditionne sa recapitalisation à un plan social assez drastique”, dénonce Alain Goelens. Pour les actionnaires et la direction, il s’agit surtout d’un plan de sauvetage qui repose sur le plan stratégique et le business plan 2021-2025. Ce plan prévoit en effet la nécessité de recapitaliser à concurrence de 30 millions d’euros ainsi qu’un plan d’économies totales de 10 millions… dont 4 millions sont des économies salariales. La masse salariale de BSCA représente aujourd’hui annuellement plus de 40 millions d’euros.

Pour le ministre wallon (MR) Jean-Luc Crucke, ces économies salariales se justifient par un problème structurel de productivité. “BSCA relève que les avions basés quittent l’aéroport le matin, reviennent entre 12 h et 16 h et ensuite le soir pour passer la nuit. Il existe donc deux grands pics d’activité durant la journée dont l’intensité est variable selon la saison – été ou hiver. La flexibilité paraît indispensable afin de pérenniser les activités de l’aéroport.

Jean-Luc Crucke

Le ministre wallon des Aéroports Jean-Luc Crucke. © BelgaImage

Pour appuyer cet argumentaire, Jean-Luc Crucke pointe l’année 2019, année où l’aéroport a atteint un nombre record de passagers, avec un taux de remplissage très élevé et a, malgré tout, clôturé l’année avec une perte. “La timide reprise de l’activité ne doit pas occulter la réalité d’une situation financière très fragile”, martèle Crucke qui exige que le plan d’économies soit mis en place avant la fin de l’année. Le maître mot du libéral est “flexibilité”: “L’aéroport n’a pas trop de main-d’œuvre mais une main-d’œuvre qui n’est pas suffisamment adaptée aux horaires spécifiques des compagnies aériennes qui opèrent à certains moments précis de la journée”.

Emplois essentiels pour la région

La situation est grave mais pas aussi désespérée qu’à l’aéroport low cost de Francfort-Hahn qui a déposé le bilan il y a quelques semaines ou celui de Berlin qui prend le même chemin comme de nombreux aéroports européens. “Cette réalité peut être évitée à Charleroi grâce à une reprise du trafic plus importante que les concurrents à condition que chacun accepte de prendre ses responsabilités: actionnaires, direction, partenaires et travailleurs”, arbitre Jean-Luc Crucke. Pour l’heure, les négociations se poursuivent et la direction reste muette. Une solution doit être trouvée pour la fin de l’année. En attendant, les projets de redéploiement, qui ne manquent pas, sont gelés. Pour Charleroi, l’aéroport est un enjeu économique capital.

Charleroi n’est pas Liège

Thomas Dermine, ancien administrateur de l’aéroport et actuel secrétaire d’État (PS), n’en démord pas. L’aéroport reste capital dans le ­développement de Charleroi. “Pour deux raisons, argumente-t-il. Cela reste un secteur pourvoyeur de beaucoup d’emplois faiblement qualifiés dont on a besoin. Par ailleurs, il existe un effet multiplicateur: quand on crée un emploi à l’aéroport, on en crée trois de manière indirecte dans la sécurité, l’Horeca et d’autres secteurs.” Comparativement, l’aéroport de Liège génère beaucoup plus d’emplois que celui de Charleroi. 9.200 travailleurs (des emplois directs et indirects) vivent de l’aéroport liégeois pour ­seulement 3.000 à Charleroi. FedEx, entreprise de livraison, de coursiers et d’expéditions express, a ainsi créé 650 emplois rien qu’à Liège.

aéroport de Charleroi

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Mais les emplois liés à l’aéroport de Charleroi sont beaucoup plus essentiels pour notre région face à Liège qui a un bassin d’emplois plus important”, estime Alain Goelens. Ainsi 63 % des travailleurs de l’aéroport habitent dans un rayon proche de l’aéroport. Et l’aéroport forme directement sur place énormément de son personnel. Liège avec le “miracle” d’Alibaba et des Chinois a cependant développé une activité que la crise sanitaire n’a nullement grignotée – au contraire: la logistique. Mais Bierset va devoir composer avec les pro­blèmes de nuisance sonore, ce que Gosselies a réglé quasiment comme du papier à musique. “L’aéroport est bien implanté à Charleroi avec une visée internationale”, résume Vincent Grassa. Aujourd’hui, plus de 200 destinations sont proposées, pour la plupart européennes. Mais l’idée est de viser plus loin.

Moyen-Orient, Afrique, Amérique

Philippe Verdonck, le CEO de l’aéroport de ­Charleroi, invité de LN24, s’est récemment montré fort optimiste. Son objectif est d’atteindre en 2022 6-7 millions de passagers. Tous les espoirs reposent sur l’allongement de 650 mètres de la piste, inaugurée en octobre, afin d’accueillir de plus gros avions et de développer l’offre en long-courriers. “À aucun moment nous n’avons fermé l’aéroport pendant les travaux. Nous avons essentiellement travaillé de nuit”, a expliqué Philippe Verdonck pour qui il y a de la demande pour tous les continents. L’aéroport souhaite notamment ouvrir des vols vers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique du Nord. Le nouvel actionnaire italien aurait ainsi dans ses cartons un stock de nouveaux opérateurs dont Charleroi ­pourrait profiter, si la situation se débloque. Pour l’heure, seules la Guadeloupe et la Martinique sont proposées en long-courriers.

L’allongement de la piste permet aussi d’avoir moins de contraintes au niveau du poids des avions tout en se doublant d’un avantage environnemental en permettant des décollages avec une poussée des moteurs moins importante. “Le réchauffement climatique est un enjeu majeur. Récemment, nous avons engagé un manager expert en environnement. Nous voulons réduire de 35 % nos émissions de gaz à effet de serre pour 2030 et ­atteindre la neutralité carbone en 2050. On travaille sur plusieurs axes comme la qualité de l’air, la gestion des déchets ou le traitement des eaux. Nous souhaitons être autonomes sur le plan énergétique. L’aéroport a déjà un système de chauffage performant”, détaille Vincent Grassa, le porte-parole de BSCA.

Les nouvelles compagnies qui pourraient arriver viendront automatiquement avec des avions de type dernière génération. Et les avions Air ­Belgium consomment déjà 30 % de moins alors que Ryanair vient de sortir un nouvel avion dont la consommation diminue de 16 %. Confiant, l’homme-clé du développement de Charleroi, Thomas Dermine l’assure: “Nous sommes dans un monde qui doit lutter contre le réchauffement climatique, mais le besoin de se déplacer va rester”.

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