Colonisation: sortie d’amnésie

Le colonialisme a ancré si profondément le racisme envers les Congolais qu’il reste collé aux baskets du XXIe siècle. La preuve des experts.

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L’éminent anthropologue Emile Houzé plaça les Congolais « au même niveau de développement que les hommes préhistoriques ». @ Belgaimage

Ce rapport n’est qu’un premier pas à l’intention de la ­commission spéciale Congo. « On va faire un travail de recherche avec méthode et des auditions seront menées. On en a au moins pour jusqu’à l’été prochain. L’objectif est de formuler des recommandations pour une société apaisée », explique Nathalie Gilson, rapporteuse (MR) de la commission. Mais enfin, les origines d’un mal qui nous ronge toujours aujourd’hui sont mises au jour. “Les Noirs ont été réduits à leur couleur de peau en y associant toutes sortes de caractéris­tiques dans le but de ­justifier l’esclavage et ensuite le colonialisme.” “La colonisation et la tutelle belge étaient bel et bien inspirées par une hiérarchie entre les “races””, soulignent les experts. Ainsi, le but du colonisateur même en instaurant une classe d’“évolués” congolais n’était pas d’en faire des Belges à part entière. Jamais.

Le rapport ne manque pas de nuances mais il coupe la tête à une forme de relativisme par rapport à cette époque bien plus sombre que ce que la propagande savamment orchestrée par Léopold II, et l’Église catholique, ont ancré dans l’inconscient collectif. Non, les violences n’étaient pas exceptionnelles. Elles étaient structurelles. Toutes les mains n’ont pas été coupées pendant le régime léopoldien du caoutchouc. Mais l’emploi de la terreur était systématique. “Les répercussions culturelles, sociales et psychologiques, sous prétexte d’être difficiles à mesurer, ont été négligées et cela s’apparente à du réductionnisme”, estiment les experts. Le fameux argument du “oui mais c’était normal à l’époque” s’effondre notamment face aux paroles critiques et accablantes qui s’élevaient déjà à l’époque.

Les historiens ne tranchent pas la question de savoir si un véritable génocide s’est opéré alors. Mais on sursaute en apprenant qu’en 1948, la définition même de génocide a été restreinte dans le but, notamment, d’exclure les violences commises dans les colonies. “Ce dont il s’agit ici, c’est la mobilisation constante, par les colonisateurs, de brutalités inconnues et inimaginables pour ceux qui les subissaient, brutalités multiformes, continues, sans cesse alourdies et finalement érigées, dans la suite immédiate des guerres coloniales, en un véritable système durable de domination, de coercition, d’exploitation à tous les niveaux et par le recours unilatéral à la force”, précise le rapport.

Le nœud du problème qu’il s’agit de dénouer aujourd’hui? Cette transmission des logiques et des pratiques de la colonisation léopoldienne a été habilement et systématiquement présentée aux Belges ainsi qu’aux grandes puissances et jusqu’aux “Congolais” eux-mêmes comme une entreprise nécessaire et généreuse de “civilisation”, une entreprise durable, efficace et, bien sûr, désintéressée. “Voilà l’origine de l’amnésie ­coloniale générale qui caractérise si fortement la colonisation belge.

Dix experts

La commission spéciale Congo a été chargée de faire la clarté sur l’État indépendant du Congo (1885-1908) et sur le passé colonial de la Belgique au Congo (1908-1960), au Rwanda et au Burundi (1919-1962) et d’en tirer des enseignements pour l’avenir. Dix experts ont regardé le passé colonial belge sous différents points de vue. En plus de cinq historiens, il y a des experts en réconciliation et un représentant de la diaspora. Le rapport est en ligne sur “lachambre.be”. Chacun peut en prendre connaissance.

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L’éminent anthropologue Emile Houzé plaça les Congolais « au même niveau de développement que les hommes préhistoriques ». @ Belgaimage

Indemnisations

L’une des expertes, historienne de l’art et représentante de l’association de la diaspora, Anne Wetsi Mpoma, plaide pour la reconnaissance de la colonisation du Congo comme un crime. “Le préjudice subi ne peut être quantifié, ce qui n’empêche pas qu’il doit néanmoins être réparé via une compensation financière.” Car “les blessures se trans­mettent d’une génération à l’autre”. Nathalie Gilson (MR) a sursauté face à cet aspect pécuniaire. “Si une indemnisation devait être versée par l’État, ce serait avec les impôts de tous les Belges, y compris des anciens colonisés. On serait parti dans quelque chose d’infaisable. Vérité et réconciliation, c’est ça le plus important. Ce n’est pas indemnisation, punition et division.

30 ans de désespoir

En janvier, sort L’empire du silence de Thierry Michel qui, depuis 30 ans, documente les soubresauts du Congo-Zaïre. Trois décennies de films qui, médaille glorieuse, ont déplu à Mobutu puis aux Kabila père et fils, 30 ans à se désespérer pour le peuple congolais… Jusqu’à sa rencontre avec “l’homme qui répare les femmes”. Le docteur Mukwege (Nobel de la paix 2018) lui a donné l’énergie d’un dernier essai, aussi indispensable et inoubliable que les images des camps de la mort nazis. L’empire du silence est utile parce qu’il dit ce que l’Occident a du mal à admettre, que les victimes rwandaises sont devenues à leur tour des bourreaux ou qu’un dictateur a été remplacé par d’autres dictateurs. Le film devrait être montré au Congo, si le président Tshisekedi accorde un visa à son réalisateur.

A savoir

La commission Congo devra formuler des recommandations sur la réconciliation et sur la manière d’aborder le passé.

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