Comment le Covid a fracturé la société belge

Nos vies semblent reprendre leur cours grâce à la vaccination et au pass sanitaire. Sauf que la pandémie a fracturé une société belge plus divisée que jamais.

Une file d'attente pour montrer le covid safe ticket
Malgré le retour des activités sociales, une nouvelle vague très meurtrière semble exclue. © BelgaImage

Depuis l’entrée en vigueur du Covid Safe Ticket, il y a comme un vent de retour à la normale dans l’air.  Mais est-on réellement dans une ère post-coronavirus ? Suite au dernier Codeco, la Flandre a dû faire marche arrière en imposant à nouveau le port du masque dans les lieux publics. Le télétravail est à nouveau recommandé. Les contaminations sont en nette hausse, comme les hospitalisations et les décès. Depuis la semaine dernière, la médecine scolaire peine à gérer le tracing des ­élèves et les directions font face à un taux d’absentéisme important, jusqu’à 30 enseignants malades ou cas contacts dans certains établissements. La situation pourrait encore s’aggraver en raison d’un sous-variant observé à Londres et en Israël qui serait 10 à 15 % plus contagieux. Pour autant, l’heure n’est pas à la psychose.

À quand la fin de l’épidémie ?

Bien entendu, sauf retournement de situation ­hautement improbable, on ne connaîtra plus de vagues aussi virulentes que les deux premières. Elle ne devrait pas même atteindre le niveau de la troisième survenue lors du cycle hiver-printemps 2021. Cet automne, on enregistrera toutefois beaucoup d’infections. “Trop de gens ne sont pas encore immunisés. Or quand on rouvre la société, ce qui est une excellente décision, ça donne du gaz au virus. On l’a vu au Danemark qui avait supprimé les restrictions en septembre avant de faire une petite marche arrière. Cela est dû au nombre de contacts sociaux en hausse et à la météo”, observe Steven Van Gucht qui remet l’église au milieu du village: “Si le CST aide un peu, il ne garantit pas la sûreté. Cependant, l’impact sur les hôpitaux devrait être limité grâce au vaccin. On est dans la dernière phase de l’épidémie”.

Les scientifiques datent quasi unanimement sa fin au printemps 2022. ­Quatre scénarios sont évoqués. Le premier parie sur une éradication complète du Covid grâce à l’immunité collective liée à la vaccination ou aux anticorps post-maladie. Cela avait été observé au siècle passé pour la variole. Le second scénario, plus crédible, est celui de la réduction temporaire à zéro du nombre d’infections. C’est ce qui s’est passé pour la rougeole dont les épidémies sont désormais rares, mais toujours existantes. Une troisième hypothèse table sur le fait que la vaccination empêche la transmission des formes graves du virus et que le coronavirus devienne l’équivalent d’un rhume saisonnier. Enfin, le quatrième et le plus mauvais scénario est celui de la conflagration. Le Covid continuerait à se transmettre et à muter rapidement. Bref, ce serait la cata. Heureusement, tout porte à croire qu’on se dirige vers la seconde option, voire la troisième.

La crise n’est donc pas encore terminée, des rebonds sont encore possibles, mais cela n’em­pêche pas l’épidémiologiste Yves Coppieters de saluer le relâchement actuel. “On quitte doucement l’épidémie pour un phénomène endémique. Relâcher, c’est bien, mais dans certaines situations la prudence doit rester de mise dans notre quotidien. Le relâchement doit être, disons, choisi”, ­suggère-t-il. Bref, si vous êtes en présence de vos proches dont vous connaissez la situation vaccinale, si vous faites preuve de prudence et refusez un rendez-vous s’ils sont malades et que vous vous faites tester, alors vous pouvez vous rapprocher d’une vie normale même s’il faut garder les réflexes de se laver les mains et de ventiler les ­pièces. “Par contre, en présence d’inconnus, dans les transports en commun, au travail, dans des lieux publics… rester très vigilant est souhaitable.

Et après ?

Reste que les conséquences de la pandémie, et pas que sur le plan sanitaire, mettront des années, des décennies à s’effacer. Yves Coppieters pense avant tout aux malades longue durée du Covid et aux séquelles laissées par les hospitalisations en soins intensifs, les comas ou les décès des proches dans une période de terreur sanitaire. L’épidémiologiste s’inquiète également pour tous les malades qui n’ont pu recevoir les soins en temps et en heure. En outre, les travaux sur la santé mentale, notamment menés par Olivier Luminet (UCLouvain) ou Lieven ­Annemans (UGent) démontrent que la société est en moins bon état de forme qu’avant la crise sanitaire. La fatigue émotionnelle persiste malgré le retour des contacts sociaux, un cinquième de la population souffre de troubles anxieux, un sixième de dépression, plus de la ­moitié des citoyens disent avoir des difficultés à trouver un sommeil réparateur…

des manifestants anti-vaccins

La mouvance anti-vaccins rassemblée devant le siège de Pzifer, à Bruxelles, le 16 octobre. © BelgaImage

Le politologue de l’UCLouvain Vincent Laborderie s’inquiète, lui, d’une fracture apparue durant la pandémie: celle qui sépare les vaccinés des non-vaccinés. Ce clivage serait plus profond qu’on ne le pense et ses conséquences plus pérennes. “Les choix politiques pour construire le monde d’après sont encore ouverts, mais à court terme, je constate une stigmatisation d’un certain public – les non-vaccinés, les opposants au CST – qui représente un groupe relativement important. Les travaux de René Girard montrent qu’en période de crise, on a toujours besoin d’un bouc émissaire, d’un ennemi commun. C’est la façon de ­procéder de l’extrême droite. C’était l’étranger, le ­chômeur… Désormais, c’est le non-vacciné.”

Vincent Laborderie se dit “peu optimiste” pour la société de demain, ne gardant plus rien des rêves et des promesses prononcées en mars 2020 si ce n’est peut-être le fait que les Belges se sont souvenus qu’il ne fallait pas partir au bout du monde pour passer de bonnes vacances. S’il refuse le terme de dictature sanitaire ou de dictature tout court (“Tant qu’il y a des élections, c’est une démocratie”), il évoque une société de “contrôle permanent”. Celle-ci engendrerait certaines violences verbales et parfois physiques entre les deux ­groupes opposés. Il rappelle le cas extrême de ce gérant de café poignardé par un client mécontent de devoir montrer patte blanche. “Un tabou a sauté avec le CST: le fait que l’autorité publique, notamment la police, ne soit plus la seule à pouvoir contrôler l’identité des citoyens.

Stigmatiser pour mieux diviser

Vincent Laborderie pointe un autre changement: notre rapport à la vie privée et à l’État de droit. “Ces transformations ne sont pas nouvelles, s’étonne-t-il. Ça fait vingt ans qu’on est dans cette lignée, depuis le 11 septembre et le Patriot Act aux États-Unis. Pour des raisons de sécurité, la Belgique fléchit sur la confidentialité des données. Les élus disent ne pas avoir le choix. C’est faux: les pays scandinaves procèdent différemment. Pourquoi, chez nous, les élus prennent ces décisions? Pour la communication. En prenant une mesure, on ne leur reprochera pas de n’avoir rien tenté.”

Il reprend l’exemple du CST. “Les virologues s’accordent à dire que ce n’est pas la panacée. Mais si dans dix jours les chiffres baissent, les politiques diront que c’est grâce au CST. S’ils augmentent, ils diront que ça aurait été pire sans le CST. Le hic est qu’un autre résultat de cette politique-là, c’est qu’on stigmatise et que cette stigmatisation recoupe les autres: quand on dit que le problème pour la vaccination c’est Bruxelles et ses quartiers à majorité d’origine étrangère, on sert la soupe du Vlaams Belang. Les divisions sont donc plus profondes que jamais.”

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