Belgique, terre de mafias

Les organisations criminelles font planer une grave menace sur notre pays, un de leurs terrains de jeu de prédilection. Parmi elles, figurent les mafias, puissantes sociétés secrètes à l’existence pluricentenaire, mais aussi une multitude de clans, eux aussi très prospères.

belgique, terre de mafias
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Dans le plus grand silence, le crime organisé corrompt et tisse patiemment sa toile dans l’économie formelle, au point de brasser aujourd’hui environ 110 milliards de chiffre d’affaires au niveau européen. Parallèlement, il dépasse désormais le terrorisme comme première menace en termes sécuritaires. Car les clans mafieux n’ont jamais cessé d’assassiner. Les enquêteurs, magistrats et chercheurs que nous avons contactés esquissent devant nous l’état des lieux de la situation en ­Belgique, avec un focus particulier sur les mafias italiennes. C’est que les prochaines années ­s’avèrent cruciales pour lutter contre ce phénomène tentaculaire.

Le FBI et Europol viennent d’annoncer 800 arrestations et 700 perquisitions aux quatre coins du globe. Tout récemment, on retrouvait à Anvers cinq tonnes de cocaïne au milieu de… bananes. Deux mois plus tôt, les douanes belges avaient déjà saisi 27 tonnes de cocaïne dans les mêmes installations portuaires. Malheureusement, plutôt qu’un coup d’arrêt aux organisations criminelles, ces chiffres records tra­duisent en réalité plutôt à quel point leur business débridé est de plus en plus florissant. Activistes et policiers ont d’autant plus de mal à être entendus que le phénomène reste invisible. “Si on demande à la population quel est le plus gros problème au niveau sécurité aujourd’hui, on ne nous dit jamais le crime organisé”, souffle Kris Vandepaer, patron de la police judiciaire fédérale (PJF) du Limbourg. Professeur de criminologie à la KUL Leuven, Letizia Paoli étudie les mafias depuis des années. Pour cette spécialiste, seuls cinq groupes méritent cette qualification dans le monde. Soit les yakuzas japonais, les Triades chinoises, la Cosa Nostra sicilienne, son pendant italo-américain et la ‘Ndrangheta calabraise. Certes, le syndicat du crime russe s’en rapproche fortement. Toutefois, la volonté de contrôle territorial lui fait défaut.

Loi du silence

L’enseignante italienne énumère sept conditions à cocher. D’abord la longévité de l’organisation. Au sud de l’Italie, les mafias existaient avant la réunification du pays. Ensuite leur grande taille, leurs organes dirigeants et leur architecture interne élaborée. Une mafia possède un conseil d’administration, une armée, des rites d’appartenance. “Et puis, elles ne veulent pas juste gagner de l’argent, mais exercer du pouvoir politique et avoir un ancrage territorial. Elles ont aussi longtemps joui d’une légitimité populaire substantielle.” Nébuleuse de clans plutôt que structure unique, la Camorra napolitaine ne cocherait pas toutes les cases. D’autres spécialistes possèdent une vision moins restrictive. À commencer par Europol ou l’État italien qui classent aussi comme mafieux le crime organisé albanais et nigérian. La frontière s’avère ténue entre les mafias et les autres structures criminelles, pointe Ken ­Weckhuysen, commissaire à la police fédérale chargé du service de lutte contre le crime organisé. La Mocro-mafia ne se range pas dans la première catégorie. Le terme désigne les différents trafiquants marocains liés à la drogue et actifs en Belgique et aux Pays-Bas. Ceux-ci n’en sont pas moins dangereux pour autant. “On considère souvent qu’il y a une catégorie intermédiaire avec des bandes qui ont des caractéristiques ­mafieuses, mais pas toutes. On parle d’organisations “mafia style” ou “mafia type”.”

saisie de drogues en belgique

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Au niveau belge, certains groupes albanais et turcs rentrent dans cette catégorie… ainsi que plusieurs bandes de motards. Répartis en cellules appelées “chapters”, les ­Bandidos, les Outlaws ou les Hells Angels ont le vent en poupe. Chacune compte un président, un sous-président, un secrétaire, un sergent, des ­soldats. “On avait une dizaine de chapters dans les années 2000, une trentaine dix ans plus tard et maintenant une ­cinquantaine.”

Une structure militaire

Leur nom à consonance folklorique peut prêter à sourire de prime abord. Mais au Limbourg, extrêmement touché par la problématique, les habitants n’ont plus le goût de rire. En mai 2011, une ­garden-party à Maasmechelen réunit une partie du gotha des environs. En public, les Hells Angels ­abattent trois Outlaws, puis jettent leurs corps dans le canal. “Il y avait de nombreux invités, des politiciens locaux, des voisins, des ­commerçants. Il y a eu environ 15 tirs et personne n’a vu quoi que ce soit!”, raconte le procureur du roi Guido Vermeiren.

Les caméras de surveillance permettront heureusement de ­confondre les auteurs. Au sein des mafias pur sucre blanc, la loi du silence règne encore davantage, souligne son homologue montois. “La grande difficulté, qui se retrouve dans toutes les organisations, mais est peut-être caractéristique de la mafia, c’est l’omerta. Les repentis vivent des jours très dangereux.” Les actes de contrition sont rarissimes au sein de la ‘Ndrangheta. Les clans calabrais se structurent autour du noyau familial. Passer aux aveux, c’est livrer son père, son oncle et ses frères. Seule mafia italienne présente sur les cinq continents, c’est aussi la plus puissante et la plus dangereuse. Avec quelques clans albanais, les familles calabraises font partie des rares groupes à discuter directement avec les cartels sud-américains. Avec la Cosa Nostra sicilienne, la ‘Ndrangheta est l’autre mafia italienne implantée en Belgique. La première se trouve surtout à Liège et dans la région du Centre du Hainaut. La seconde se concentre dans le Limbourg, principalement entre Maasmechelen et Genk.

L’organisation calabraise a même érigé un “locale” dans la province. Composé généralement d’environ 40 affiliés, celui-ci est la circonscription mafieuse calabraise de base. La police judiciaire fédérale (PJF) résume: “Partout, on retrouve la même structure militaire et vous avez un capo. Vous avez donc un responsable de la ‘Ndrangheta en Belgique”. Doté du plus haut ranking au niveau local, le responsable du “locale” doit maintenir la paix entre les clans. “Il a l’habitude de voyager. C’est en général la personne qui a le moins de contacts criminels et c’est donc difficile pour les autorités de le coincer”, relève Anna Sergi, ­chercheuse à l’université de l’Essex.

Spécialisations et têtes de pont

Le business illicite des mafieux calabrais et siciliens de Belgique emprunte des chemins différents. Les premiers se concentrent sur la cocaïne au port d’Anvers. Les seconds sont des touche-à-tout. Avec une préférence pour le trafic d’armes et la fausse monnaie, note Christian Henry à la tête du parquet de Mons-Tournai. “On est ­convaincu que les terro­ristes des attentats de Paris en 2015 ont obtenu une partie de leurs armes dans la région du Centre.” Spécialiste du crime organisé à la PJF liégeoise, Jean-Luc ­Lottefier ajoute dans le panier le trafic de déchets, de bois précieux ou encore de migrants. Sans oublier la fraude sociale. “Mais ils ne font pas dans la prostitution. Chez Cosa Nostra, cela ne se fait pas.”

port d'anvers

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Les clans siciliens de Belgique n’appartiennent pas au top de l’organisation. “Ce sont plutôt des têtes de pont pour ceux installés en Italie”, indique Christian Henry. “Du côté calabrais, la plupart des clans actifs en Belgique au niveau local ne font pas partie des familles les plus importantes. Ils sont plutôt des satellites pour d’autres de Calabre”, constate Anna Sergi. Les échanges n’en sont pas moins réguliers. “Il y a une sorte de triangle ma­gique de ce côté-là entre la Belgique, l’Allemagne et l’Italie”, note un enquêteur. Leur implantation de longue date les conduit souvent à héberger des boss de haut rang. Comme Sebastiano Signati, arrêté en 2015 à Meise. Ce membre de l’élite de la ‘Ndrangheta s’est caché dix ans dans notre pays. “Vous menez une vie normale apparente, détenez par exemple une pizzeria, mais dès le moment où l’organisation a besoin de vous, vous faites ce qu’on attend de vous”, souligne la ­première substitut du parquet du Limbourg. Les Wallons de Cosa Nostra viennent surtout de la province d’Agrigente. Deux villages fournissent 80 % du contingent de familles de la ‘Ndrangheta. Ceux-ci se trouvent près de la localité de San Luca, au pied du massif de l’Aspromonte.

Terrains de chasse

Bruxelles n’échappe évidemment pas à la criminalité organisée. Loin de là. “Il y a un peu de tout”, résume un policier. “C’est d’abord Anvers et ­Bruxelles, puis le Limbourg, ensuite Liège, ­Charleroi et la Flandre-Occidentale”, explique le parquet limbourgeois. Avec le concept des territoires criminels, le directeur à la PJF Mons-Tournai, François Farcy, offre une grille de lecture complémentaire. “Il y en a trois: les terrains de chasse où les faits sont ­commis, les sanctuaires où les groupes sont implantés et les lieux de plaisir où le milieu criminel se retrouve. Par exemple les ­boîtes de nuit, les salons de prostitution, les clubs-houses, les salles de jeux clandestines.” C’est ainsi que la criminalité lilloise sévit dans le Tournaisis, que la ‘Ndrangheta limbourgeoise s’implique à Anvers et que les groupes ­tchétchènes de ­Verviers font l’aller-retour à Mons. “Ce sont les gars à qui on fait appel pour récupérer une dette, faire peur aux gens, mettre le flingue dans la bouche, casser des dents.” La criminalité organisée devient toujours plus internationale. Avec Eurojust, les enquêteurs peuvent heureusement compter sur une coopération judiciaire renforcée entre États membres . “Ça nous facilite le travail. Après la découverte de 39 morts dans un camion en Grande-Bretagne, cela nous avait évité d’envoyer 36 papiers officiels. On s’envoyait chacun des mails avec des infos qu’on retravaillait ensuite dans nos P.-V.”, résume Ann Lukowiak, magistrate fédérale de référence pour la traite des êtres humains.

Polycriminels

La polycriminalité constitue une seconde évolution notable. “Ça fait un peu vieux film français façon d’Audiard, mais avant, vous aviez par ­exemple les braqueurs, les voleurs de bagnoles, etc. Maintenant, on a des structures polyvalentes qui font un peu de tout. Le cas le plus ­typique en la matière, ce sont les clans albanais”, note François Farcy. Enfin, les enquêteurs affrontent des structures toujours plus horizontales. Ann Lukowiak fait la même observation pour le trafic de migrants: “Avant, c’était géré par la même personne jusqu’à ce qu’ils arrivent au Royaume-Uni. Différentes cellules opèrent aujourd’hui le long de la route”.

La criminalité organisée belge existe bien sûr aussi. Elle figure même au sommet de la pile des dossiers. “On a les Belges, les Français et les Néerlandais. Leur activité, c’est beaucoup le blanchiment et la criminalité financière”, note Ken Weckhuysen. Un domaine d’action où notre pays peut clairement mieux faire, insiste le juge d’instruction bruxellois Michel Claise. Voilà des années que ce magistrat spécialisé alerte sur la menace. “En Belgique, nous sommes des nuls, des archi-nuls. Tant pour la connaissance de la situation que pour l’évaluation de ses conséquences ­dramatiques ou pour le manque de moyens alloués à combattre le phénomène.”

Magistrat spécialisé au parquet fédéral, Raphaël Malagnini regrette que l’État belge ne se donne pas plus les moyens de traquer les criminels financiers. “On est des magistrats rentables, on ne peut pas le dire autrement. Quand vous collez une transaction pénale de plusieurs millions à une ­banque, vous avez rentabilisé le travail de la justice, même si bien sûr celle-ci ne doit pas être en soi rentable.” Il assure toutefois que l’État peut encore bander ses muscles. “Quand le parquet fédéral met la priorité sur quelque chose, ça tape vite et ça tape fort.”

Avec une population plus avertie, le monde politique se montrerait sans doute plus à l’écoute. Les rares citoyens à s’inquiéter, eux, connaissent le danger depuis leur enfance. Tel est le cas de Marcella ­Militello, la fondatrice de BASTA! Son association cherche à se documenter, à éveiller les consciences aussi. “Je viens d’un village à haute densité mafieuse en Sicile. Ce combat que je porte depuis ma jeunesse, je l’ai apporté en Belgique. D’autant que je me suis rendu compte de l’absence criante de sensibilisation vis-à-vis de ce phénomène.

L’eurodéputée italienne Sabrina Pignedoli constate aussi le manque de prise de conscience. L’ancienne journaliste sait de quoi elle parle. Après avoir enquêté sur l’infiltration de la ­‘Ndrangheta en Émilie-Romagne, elle a fait l’objet de menaces de mort. “En Belgique, les gens pensent que la mafia, ça n’existe pas chez eux. C’est d’ailleurs aussi le sentiment qu’un grand nombre de personnes ont encore aujourd’hui dans le nord de l’Italie.

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