Viols sous influence : bien plus qu’un fait divers

La drogue du viol circule. Beaucoup et un peu partout. Elle ferait même des dégâts inouïs et les témoignages des victimes bruxelloises ne seraient que la part immergée de l’iceberg.

Viols sous influence : bien plus qu’un fait divers
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Des dizaines de témoignages affluent concernant des viols et agressions sexuelles qui auraient été commis par un employé des bars estudiantins Waff et El Café, situés dans le quartier des universités libres de Bruxelles. Le parquet mène l’enquête. Les victimes disent avoir été droguées. Pour Serge Garcet, professeur de ­criminologie de l’Université de Liège et respon­sable du service de victimologie, c’est plus qu’un fait divers. “Le GHB est de plus en plus utilisé. On n’a pas de chiffres, mais dans la pratique, on le voit de plus en plus régulièrement”, rapporte-t-il. ­Christine Gilles, qui dirige le Centre de prise en charge des violences sexuelles (CPVS) de Bruxelles tempère. “On a des victimes qui ne se souviennent de rien mais je n’ai pas l’impression que nous en ayons plus qu’avant.” Elle souligne qu’en réalité, tous les viols sont particuliers. “Il n’y a pas de gradation entre une victime qui dormait, qui avait bu de l’alcool, qui était tétanisée par la peur ou coincée dans un lien hiérarchique. C’est à chaque fois un déni de consentement.” Mais le fait est là. L’acide gammahydroxybuty­rique, plus connu sous le nom de GHB ou de drogue du viol, est un moyen extrêmement facile pour agresser une personne.

Anéantissement de la victime

Cette drogue de synthèse était utilisée initialement en médecine pour ses propriétés sédatives. Mais le GHB a fait son apparition hors milieu médical il y a une vingtaine d’années. Il se présente sous forme de liquide transparent contenu dans une petite fiole en plastique ou en verre. “C’est un produit qui aide à se relaxer avec un effet sédatif et désinhibant assez proche de l’alcool, définit Antoine Boucher, porte-parole d’Infor- drogues. Le GHB n’a pas de goût sinon qu’il est légèrement salé. Il circule très facilement, il suffit de chercher un peu sur Internet. On le trouve aussi dans un solvant pour voiture en vente libre dans les magasins de pièces détachées pour auto. Il faut le savoir évidemment. Pendant longtemps, on a misé sur l’ignorance pour que les gens ne trouvent pas les substances. Aujourd’hui, quand on cherche, on trouve.

C’est inquiétant car les faits sont extrêmement graves: ils font basculer la vie de la personne qui peine en plus à récolter des preuves. Car cette drogue est très peu détectable dans le sang et les victimes font de toute façon rarement des démarches dans les six heures qui suivent les faits. Dans le cas du GHB, c’est donc encore plus difficile de porter plainte. “Se rendre à la police pour dire je ne sais pas ce qui s’est passé renvoie à l’image de la fille facile qui ne sait même pas avec qui elle est rentrée, explique Serge Garcet. Quasiment toutes les victimes se culpabilisent en se reprochant de ne pas avoir été assez prudentes dans une société qui a l’art de blâmer les femmes. Depuis leur enfance, les filles baignent dans l’idée qu’elles ­doivent se protéger de la sexualité de l’homme. On ne dit pas à l’homme de calmer ses pulsions, mais à la femme de les éviter.” Du côté de SOS Viol, la psychologue Catherine Hailliez constate des dégâts énormes. “Les personnes que nous recevons font état d’un black-out qui leur cause une énorme souffrance qui est à l’inverse des victimes qui sont sans cesse confrontées aux images de leur viol. Les victimes de la drogue du viol portent énormément de culpabilité et de honte qui fait que bien souvent elles n’osent pas faire de démarches. Le sentiment d’isolement est encore plus grand pour ces victimes.” Le traumatisme est très profond. Il est psychique mais aussi physique avec des souvenirs qui ­restent coincés dans le corps de la personne. Une double effraction qui atteint l’identité et le sentiment de vulnérabilité.

violences sexuelles

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Il existe même des cas où le GHB est utilisé dans le cadre conjugal par un mari qui veut imposer des pratiques sexuelles à son épouse qu’elle ne souhaite pas. “Cela relève de la culture du viol, sexiste et machiste, dans laquelle la femme n’est qu’un bout de viande, tranche Serge Garcet. C’est particulièrement pervers parce que ça entraîne une domination complète de la victime qui est totalement neutralisée. C’est similaire au fait d’entraîner sa victime dans un binge drinking à la différence qu’ici la nature du produit est plus rapide. Se réveiller dans un lit où vous avez entretenu des relations sexuelles sans en avoir aucun souvenir est extrêmement traumatisant et on s’en remet difficilement. Si cela peut être un soulagement pour certaines victimes de ne se souvenir de rien, pour d’autres c’est pire parce que ça ouvre la porte à tous les scénarios possibles.

Ici ça va plus loin dans le rapport d’asymétrie. C’est un anéantissement de la femme dans son humanité. “C’est tout de même très particulier d’avoir du plaisir dans un cadre comme celui-là. Cela relève d’une culture machiste qui ne se préoccupe pas du plaisir de sa partenaire. La femme est la chienne. On la ramène à un statut animal qui légitimise cette violence.” Toute la problématique des viols, c’est leur invisibilité. On n’a que les chiffres de ceux qui portent plainte (neuf par jour en Belgique). “Mais ces chiffres sont largement sous-évalués par rapport à la réalité. Il faut probablement les multiplier par dix. Beaucoup de victimes viennent nous voir mais ne déposent jamais plainte. Une étude a été menée qui montre qu’une personne sur deux a été un jour ­victime d’agression sexuelle”, rapporte Catherine Hailliez de SOS Viol.

La parole contre les clichés

Des expériences sociales ont montré que lorsque les personnes sont en état de faiblesse, personne ne leur vient en aide. Personne ne va mettre en sécurité une dame ivre en pleine rue. Par contre, des hommes vont tenter d’abuser d’elle. Pour être en sécurité, être entourée d’amis bienveillants lors des sorties peut être précieux. Sauf qu’on sait que dans 80 % des cas de viols, la victime connaît son agresseur. “On est démuni pour donner des conseils qui en étant formulés peuvent augmenter l’anxiété des victimes en leur donnant le sentiment d’avoir été imprudentes”, explique Catherine Hailliez. Les révélations autour des bars du cimetière d’Ixelles favorisent heureusement la libération de la parole alors qu’il existe encore énormément de stéréotypes au sein de la population par rapport aux viols dans un contexte festif. Une enquête menée au niveau européen montre que pour 18 % des Belges, être ivre ou avoir pris de la drogue justifie le viol. “Il y a un gros travail à mener au niveau des mentalités que ce soit auprès des hommes comme des femmes. Car ce qui est dévastateur pour les victimes, ce sont ces petites phrases porteuses de jugements à leur égard”, plaide la psychologue.

Réparer les victimes

Assistante en gynécologie, je trouvais scandaleuse la prise en charge des victimes. « J’ai voulu faire mieux, explique Christine Gilles, du Centre de prise en charge des violences sexuelles de Bruxelles. De nombreuses victimes ne veulent pas porter plainte sur le moment, mais le centre propose de collecter des preuves qui pourront être utilisées dans les six mois si la personne change d’avis.” Raconter son histoire, c’est revivre son traumatisme, d’où d’éventuels traumas supplémentaires. Pour que cela n’arrive pas, des inspecteurs de police formés reçoivent les victimes. “Nous respectons le rythme de la victime et nous la restaurons dans sa volonté qui a été bafouée. On discute avec elle pour voir si elle veut une prise en charge contre les MST ou un risque de grossesse.” Le centre, qui a ouvert à Bruxelles en 2017, a été très vite surchargé, recevant plus de 600 victimes par an. Il en existe deux autres à Gand et à Liège et trois ouvriront dans les mois à venir à Anvers, Charleroi et Louvain. L’objectif de la secrétaire d’État à l’Égalité des chances, Sarah Schlitz, est de dix centres à l’horizon 2023.

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