Comment l'Angleterre a acheté sa Coupe du Monde en 1966

Ce soir, l'Angleterre affronte la France pour un match qui pourrait marquer l'histoire de son football. Pour le moment, son plus grand exploit demeure le titre mondial de 1966. Une victoire planifiée dans les bureaux de la FIFA, jamais loin quand il s'agit de corruption.

Angleterre remporte la Coupe du Monde en 1966 ©BelgaImage
Angleterre remporte la Coupe du Monde en 1966 ©BelgaImage

Du Mondial 66, les plus jeunes (ou les moins vieux) ne connaissent que le but de Geoffrey Hurst à la 101e minute. Le 3-2 qui offrira le titre suprême aux Anglais (score final : 4-2). Problème, la frappe de Hurst, après avoir frappé la barre, n'a jamais passé la ligne. Un but ancré dans l'inconscient collectif et dans la pop culture. Jusqu'à être parodiée dans l'incroyable pub Adidas de 2006, où l'Allemand Oliver Kahn voit un but validé sur une frappe de l'Anglais Frank Lampard qui n'est pas entrée. Ironie de l'histoire, en 2010, Lampard fracasse la barre de l'Allemand Manuel Neuer en Afrique du Sud. Le ballon rebondit derrière la ligne, mais l'arbitre laisse jouer.

https://www.youtube.com/watch?v=LfEGxyS7_8g

Bref, le but de Geoffrey Hurst est entré dans l'Histoire à défaut d'entrer dans les cages. Mais, on l'a oublié, c'est toute la Coupe du monde 66 qui pue la triche. Les plus anciens en parlaient discrètement, un homme va subitement décider de mettre une pièce dans la machine. Une bonne grosse pièce, frappée du sceau brésilien.

Juin 2008. L'Europe se passionne pour un Euro relativement sympa, en Suisse et en Autriche. Le continent est encore sous le choc de la victoire, quatre ans plus tôt, de l'horrible Grèce. Comme tous les deux ans, la période est festive. Un Euro qui n'intéresse pas particulièrement le Brésilien João Havelange, président de la FIFA entre 1974 et 1998. Il n'a donc aucun problème à gâcher la fête en lâchant sa bombe sur la Coupe du monde 66 : "Le Brésil était la meilleure équipe. Elle a été championne du monde deux fois avant, en 1958 et 1962 et une fois après cette édition de 1966. En 66, le président de la Fifa était sir Stanley Rous, un Anglais. Et la Coupe se déroulait en Angleterre. Trois arbitres et six assistants ont dirigé les matches du Brésil contre le Portugal, la Hongrie et la Bulgarie. Sept d’entre eux étaient anglais, et les deux autres allemands. L’idée était tout simplement d’éliminer le Brésil. L’Allemagne a affronté l’Uruguay, et l’arbitre était anglais. L’Argentine s’est mesurée à l’Angleterre, et l’arbitre était allemand. Comme par hasard, la finale s’est jouée entre l’Angleterre et l’Allemagne."

À lire aussi : Le football et la fête, les victimes collatérales de cette Coupe du monde controversée

Le Roi Pelé matraqué

Quarante-deux ans plus tôt, un journaliste brésilien écrivait déjà : "Pour arriver au titre, le Brésil devra vaincre non seulement les adversaires, mais aussi la violence, la provocation, les arbitres." Une prophétie sortie avant le Mondial et qui confirme que l'Angleterre fera tout pour gagner. Tout. Et si elle ne gagne pas, ce sera un autre Européen. Dans leur livre Comment ils nous ont volé le football, Antoine Dumini et François Ruffin analyse cette Coupe du monde anglaise comme "un affrontement géopolitique entre le Nord et les pays du Sud et de l'Est". Ils signalent que le plan était en marche dès la phase de qualifs. "Dix places sont réservées aux équipes européennes. Une seule aux continents Afrique-Asie-Océanie. Du coup, les quinze pays africains boycottent l'épreuve." Quatre pays sudaméricains rejoignent tout de même l'Angleterre. Pour eux, le Mondial 66 sera un chemin de croix.

Phase de poule. Pelé se fait défoncer les chevilles face à des Bulgares qui ont reçu carte blanche de la part des arbitres. Il doit faire l'impasse sur le deuxième match face à la Hongrie, perdu 3-1 par la Seleção. Le Roi jouera contre le Portugal mais là aussi, il ramassera des coups invraisemblables, devra quitter le terrain et verra ses coéquipiers terminer le match à dix joueurs valides. Le Brésil perd 3-1, la meilleure équipe du monde est éliminée au premier tour. Un de moins.

En quart de finale, c'est l'Uruguay qui se fait voler par un arbitre anglais, contre l'Allemagne. Une main non sifflée dans le rectangle allemand entrainera l'expulsion de deux joueurs uruguayens. 4-0 pour l'Allemagne, avec trois buts inscrits dans le dernier quart d'heure. Lors d'Argentine-Angleterre, c'est le capitaine argentin qui se mange une carte rouge pour protestation. Un but de Hurst en fin de match, probablement hors-jeu, scelle le sort des ancêtres de Messi. En Argentine, ce match a un petit surnom : El robo del siglo. Le vol du siècle. Ils se vengeront vingt ans plus tard en battant les Anglais 2-0 en quart de finale au Mexique, avec le fameux, le célèbre, l'iconique but de la main de Maradona. La main de Dieu. Sans. Aucun. Scrupule.

Everton-Londres-Everton

Bref, on arrive aux demi-finales et le plan marche comme prévu. Allemands et Anglais sont sur le point de s'affronter en finale. L'Angleterre doit affronter le Portugal à Goodison Park, stade d'Everton. 60 000 places. Sauf que la FIFA reprogramme le match dans le grand Wembley, 40 000 places plus grand. L'Angleterre gagne 2-1, Eusebio réduisant la marque sur un pénalty consécutif à une faute de main volontaire sur la ligne de Jacky Charlton. Rouge directe pour le défenseur anglais ? Non, même pas jaune. Mais à ce niveau-là, c'est presque anecdotique.

A Everton du coup, l'Allemagne bat l'Union Soviétique. En pleine Guerre froide, il était impensable que le bloc communiste remporte la Coupe du monde. Les Soviétiques finissent à 9, avec un blessé et un exclu (encore un). L'Allemagne gagne 2-1, la FIFA a sa finale. Avec la fin que l'on connait. Stanley Rous, président de l'institution la plus puissante du monde, a réussi son pari.

Le désert depuis 66

Dans cet article, on s'est concentré sur le terrain. Mais Brésiliens et Argentins ont aussi dû dealer avec des tests antidopage réalisés par les médecins de l'équipe anglaise, des terrains d'entrainement sans but et non tondus, des bus en retard... D'autres équipes ont subi les affres du favoritisme anglais. Notamment les Français, battus au sens propre comme au figuré, par le boucher Nobby Stiles, joueur voyou de Manchester United, jamais puni.

Pour comprendre cette parodie de Coupe du monde, il faut revenir sur le contexte qui l'entoure. "Alors que la décolonisation s'est achevée, les Européens à l'orgueil blessé ne doivent pas, au moins, perdre cette bataille-là. Fut-elle symbolique, avec un ballon et un bout de métal pour enjeu, notent François Ruffin et Antoine Dumini dans leur livre. Avec une FIFA aux mains des Anglais, et une Coupe qui se déroule outre-Manche, dans la plus coloniale et la plus anti-rouge des nations, tout est tenu par les maitres blancs." En 2008, João Havelange notait que "les Anglais n'ont plus rien gagné depuis ce Mondial." En 2022, c'est toujours vrai.

Sur le même sujet
Plus d'actualité