Quand la solitude tue: "Je n’ai parlé à personne aujourd’hui, j’avais besoin d’entendre une voix humaine"

Selon différentes études, la solitude tue plus que l’obésité à long terme, réduit les défenses immunitaires et augmente les inflammations, ce qui peut donner lieu à des problèmes cardiaques. Elle étouffe littéralement le cœur.

Solitude ©Unplash
Solitude ©Unplash

L’âge des premiers salaires, sans crédits et sans enfants, est d’habitude celui de toutes les expérimentations, des citytrips et des soirées qui n’en finissent pas. Ce n’est pas le cas de Nelia. Elle a tout juste 24 ans, pourtant sa vie sociale est loin d’être aussi tumultueuse que celle qu’elle s’était imaginée adolescente. “Bonsoir. Je n’ai pas pour habitude de raconter ma vie sur Internet, mais je me sens mal. Je vis encore chez mes parents et les relations sont très tendues. […] Je n’ai plus de copines depuis les secondaires. J’ai passé le nouvel an seule à la maison, quand mes parents et mon frère sont rentrés de leurs fêtes respectives, je leur ai menti en leur disant que j’étais sortie. Mais c’est faux, j’ai passé la soirée à pleurer. Personne ne m’a souhaité bonne année, personne n’a répondu à mes messages.” Des témoignages comme celui-ci pullulent sur les forums et sur les réseaux sociaux. L’isolement en Belgique et en France toucherait près de une personne sur huit.

Des chiffres en constante augmentation

L’homme est un animal social ” disait Platon. Bernard Fusulier, sociologue de la famille à l’UCL, complète cette maxime: “Il se construit dans la relation et l’utilité sociale”. La solitude, si elle n’est pas choisie, peut avoir des effets dévastateurs sur la santé. Selon différentes études, cette dernière tue plus que l’obésité à long terme, réduit les défenses immunitaires et augmente les inflammations, ce qui peut donner lieu à des problèmes cardiaques. Elle étouffe littéralement le coeur.

Un problème difficile à évoquer, puisqu’il est stigmatisé par une société qui valorise les larges cercles d’amis, les confidents et les vies riches en activités. Expliquer son isolement peut au mieux valoir quelques regards apitoyés, au pire provoquer un rejet total face à cette “maladie qu’on ne voudrait surtout pas attraper”. La dévalorisation de soi semble ici quasiment inévitable. Un tour du Web ne vaut pas une enquête, mais la fréquence des affirmations telles que “C’est que je n’en vaux pas la peine” vaut son pesant de statistiques.

Incapable de se lever

Souvent associé aux personnes âgées, ce sentiment de solitude touche pourtant toutes les strates de la société. Et l’isolement peut prendre bien des formes. Philippe, qui travaille dans une entreprise bruxelloise, explique s’être recouché un matin après que ses enfants furent partis à l’école. “En temps normal, j’aurais dû me préparer pour partir au boulot, mais j’en étais incapable. J’ai regardé le plafond pendant une heure, complètement bloqué.” Il gère une équipe de trentenaires énergiques qui organisent des dîners, des verres après le boulot. Lui, dans son rôle de manager, est isolé.

Il se doit de garder une certaine distance, une barrière à double tranchant qui assoit ses directives, mais l’écarte de toute communication personnelle. Les facteurs qui expliquent cette solitude ont largement évolué depuis les années 1990, comme l’explique Bernard Fusulier, professeur de sociologie à l’UCL. “C’est un problème très prégnant, car il touche à la fois aux principes de l’intégration sociale dans nos sociétés et à la vulnérabilité grandissante. En effet, les deux grands intégrateurs sociaux que sont l’emploi et la famille se fragilisent. On n’arrête pas d’observer une dégradation de l’emploi et des pans entiers de travailleurs s’en voient exclus ou sont réduits à être dans des transitions professionnelles qui ne les insèrent pas dans des collectifs de travail stables et solidaires. Les modèles familiaux quant à eux se pluralisent et en partie se précarisent, avec pour certains des ruptures conjugales ou parentales qui les atomisent. La figure de l’individu “sans emploi/sans famille” exprime certainement l’un des risques majeurs d’isolement dans notre société. ”

Réseaux sociaux

Face à cette explosion des structures classiques d’intégration, la solution semble toute trouvée: se brancher sur les réseaux sociaux pour tisser de nouveaux liens. Après tout, leur dénomination même est un appel à l’échange. Mais c’est là que le bât blesse. Pour s’attirer les faveurs de nouveaux contacts, il faut avoir des contenus à partager: des photos, des vidéos, des récits de soirées et des images de voyages qui génèrent des likes et du trafic sur son profil. C’est la loi du marché, de l’offre qui crée une demande. Mais les personnes isolées ne disposent pas de ces contenus. Ce qu’il leur faut, c’est du lien humain pour commencer. C’est ce que propose le 107, le numéro gratuit accessible 24 h/24 “pour une écoute attentive des personnes en détresse”. Pascal Kayaert, directeur de TéléAccueil Bruxelles, l’antenne bruxelloise du 107, est confronté quotidiennement à cette problématique.

La solitude fait partie des trois types d’appels les plus courants chez nous, avec la santé psychique et physique. Les gens ont besoin de discuter, d’échanger simplement. Nous ne prônons pas une attitude interventionniste, il n’y a pas non plus de suivi, mais nos bénévoles sont à l’écoute du moindre problème de manière anonyme.” En tout, la centrale comptabilise une moyenne de 420 appels par jour, soit plus de 150.000 par an. Il est impossible de décrocher à chaque fois par faute de moyens humains. “Bon nombre d’appelants pensent à tort ou à raison qu’ils n’ont pas d’adresse possible pour se confier. Les approches varient, parfois les appelants expriment leur souffrance explicitement, parlent de leurs sentiments, mais il y a aussi des gens qui nous contactent pour faire face à leur solitude, ce qui est quand même fort différent. Certaines personnes appellent en disant “Voilà, je n’ai parlé à personne aujourd’hui, j’avais besoin d’entendre une voix humaine”. La troisième approche, moins frontale, est celle des gens qui téléphonent en posant des questions très pragmatiques de type: pourriez-vous me donner l’heure? Pour ensuite entamer la conversation. Et c’est, pour certains, un tremplin pour pouvoir ensuite s’adresser à d’autres.

Les profils varient fortement, de l’adolescent à la personne âgée. Mais la tranche la plus représentée est celle des femmes de 40 à 60 ans qui y trouvent une oreille attentive. Dans notre société, la plupart du temps, quand quelqu’un dit “Je me sens seul”, on lui donne l’adresse d’un site de rencontre. “À Télé Accueil nous ne sommes pas du tout dans cette approche, l’appelant y trouvera quelqu’un qui le prend en compte, qui l’écoute, qui le considère. C’est une offre de lien. C’est ce qui manque aux gens. On constate à quel point le lien social a un prix aujourd’hui. Un prix très symbolique à notre sens: être écoutant, ce n’est pas spécialement être celui qui donne, il reçoit également. En revanche, utiliser la solitude dans une perspective de marché, cela pose question.” Pourtant c’est exactement ce qui est en train de se produire. La solitude a désormais une valeur marchande. C’est même un créneau porteur. Les premiers à s’infiltrer dans la brèche de cette disette sentimentale ont été les sites de rencontres.

On en compte des centaines, pour tous les âges et toutes les situations: eDarling, Meetic, Tinder, LoveInJew, GeekMeMore, AdopteUnMec, Happn, Badoo, Gleeden… Avec des tarifs qui peuvent aller du gratuit à trente euros par mois pour Meetic, la marge de profit est énorme. Pour favoriser les échanges, chacun propose une marche à suivre et des conseils pour mieux se vendre, comme Proximeety qui explique ainsi qu’il faut “remplir soigneusement sa fiche, rester sincère en tchattant, rester courtois en toute circonstance, mettre en ligne des photos, sans tricher. Les profils avec photos sont beaucoup plus visités. Le visage doit obligatoirement être visible sur la photo. Tu dois être seul(e) sur la photo”. Le hic, c’est que tous ces sites spécialisés favorisent l’entre soi et le communautarisme. Mais surtout que ce réseau sexe et amour est déjà sursaturé.

Hipster jovial

De quoi briser un autre tabou: celui de payer pour être accompagné. Le business model se reporte désormais sur le créneau “amitié”. De l’interaction sociale contre monnaie sonnante et trébuchante, voilà ce que proposent ces compagnies. À l’image de Chuck McCarthy, qui a lancé sa petite entreprise de promenades en duo en 2016. Avec sa dégaine de hipster jovial, sa grosse barbe et ses longs cheveux, cet acteur de Los Angeles inspire la sympathie et rentabilise cette image en proposant sa compagnie aux isolés, le temps d’une balade facturée 5 dollars du kilomètre. Le succès et les marcheurs sont au rendez-vous. Pour répondre à cette demande grandissante, McCarthy a dû engager de nouveaux “accompagnants”. Et il est loin d’être le seul à avoir misé sur cette filière.

L’application Grouper propose ainsi à des inconnus de se rejoindre pour aller boire un verre, au lieu de passer son vendredi soir seul dans son canapé. Le principe est très simple, l’app se charge de faire un tour dans votre compte Facebook, de repérer vos centres d’intérêts et de vous permettre de rencontrer d’autres gens qui les partagent. Ensuite, elle vous déleste d’une caution d’une vingtaine d’euros, pour vous inciter à vous rendre à votre rendez-vous d’amitié, dans un lieu que vous aurez choisi à l’avance. Même schéma du côté de EatWith, une app installée dans des centaines de villes, qui met en relation des personnes esseulées pour qu’elles ne forment qu’une seule et grande tablée en se rejoignant au restaurant. L’esprit Bisounours en moins.

Article initialement publié en 2018

Sur le même sujet
Plus d'actualité