École: l’immersion en néerlandais porte-t-elle ses fruits?

Les élèves francophones toujours à la traîne, malgré les programmes d’immersion.

school ©Unsplash
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La réforme du calendrier scolaire non concertée avec la Flandre menace aussi l’enseignement en immersion qui est pourtant d’une grande vitalité du côté francophone. C’est très curieux au moment même où le gouvernement Di Rupo a annoncé un vaste plan pour pousser l’apprentissage des langues et alors qu’à la rentrée 2023, dans un an, tous les petits Wallons devront suivre du néerlandais dès la 3e primaire, tel que décidé dans le Plan d’excellence. Les francophones restent à la traîne au niveau de l’apprentissage des langues.

Et pour cause. “Les francophones ont longtemps estimé que le français suffisait car c’était la langue dominante du pays et même à l’international. Ce n’est plus du tout vrai”, souligne Jean-Marie Klinkenberg, ­linguiste de l’ULiège. Toutefois, “la situation d’aujourd’hui n’est pas celle d’il y a vingt ans. Les francophones qui parlent néerlandais sont beaucoup plus nombreux. On le voit chez plusieurs hommes et femmes politiques”. Pas chez tous. Si au PS ­Thomas Dermine ou Paul Magnette par exemple sont de parfaits bilingues, Georges-Louis ­Bouchez est à la peine au MR.

Mais jamais le “tous bilingues en 2001” de Laurette Onkelinx lancé en 1996 n’a été autant une préoccupation. Pourtant, aujourd’hui en Wallonie, deux tiers des élèves du secondaire optent pour l’anglais comme seconde langue. “Beaucoup de parents pensent donner ainsi des moyens supplémentaires à leurs enfants. Or la rentabilité de l’anglais est un fantasme. Une étude menée en Suisse francophone montre qu’apprendre l’anglais fait croître ses revenus, mais apprendre l’allemand beaucoup plus. Chez nous aussi, l’allemand est une langue de grande opportunité. Les cadres parlant allemand avec leurs interlocuteurs d’Europe centrale rapportent plus de marchés que s’ils parlent uniquement l’anglais”, signale Jean-Marie Klinkenberg pour qui diffé­rentes motivations peuvent pousser à apprendre une langue comme l’ouverture à l’autre ou le fait de tomber amoureux.

Différence de barèmes

Mais le motif principal est généralement utilitaire avec à la clé un calcul de rentabilité entre la langue à acquérir et l’effort à fournir. Et le fait est que l’apprentissage d’une seconde langue facilite l’accès à toutes les autres. D’où l’intérêt du ­néerlandais en premier choix. “Une fois qu’on a acquis le mécanisme d’ouverture à une autre langue qui fonctionne autrement et façonne la réalité différemment, il est plus facile d’avoir une tolérance pour les suivantes, explique l’expert.

La connaissance des langues est cruciale pour les francophones. Ainsi, pour devenir cadre, la condition de promotion est souvent le trilinguisme. Et toutes les entreprises, ou quasiment, ont une politique linguistique. Mais on s’est aperçu que les DRH prenaient à compétences égales plus volontiers un néerlandophone avec cette idée (un cliché) qu’un néerlandophone apprend mieux les ­langues”, déplore Jean-Marie Klinkenberg.

Dans ce contexte, la menace qui pèse à présent sur les écoles en immersion est particulièrement ­préoccupante. Cette opportunité, qui n’existe quasiment pas en Flandre, est de plus en plus présente en Fédération Wallonie-Bruxelles. Quelque 36.000 enfants francophones participent à cette aventure de l’immersion pratiquée par 215 écoles fondamentales et 127 écoles secondaires. La majorité de ces écoles pratiquent le néerlandais.

Cinq nouvelles filières immersives ouvrent sur Bruxelles cette rentrée, malgré tout. À Frasnes-lez-Anvaing, pionnier dans ce domaine sous l’impulsion de Jean-Luc Crucke (MR), on est même passé à la double immersion néerlandais et anglais. L’athénée Adolphe Max à Bruxelles se lance dans la même aventure alors qu’une réforme du décret de 2017 est nécessaire pour parvenir à encadrer cette nouvelle réalité.

Mais surtout, avec la réforme du calendrier scolaire, l’immersion est désormais en danger. “Les “native speakers” ont tendance à retourner en Flandre pour garder le même calendrier de congés que leurs enfants, notamment”, explique Amélie Meulder, présidente de l’UPI (Union des parents des écoles d’immersion), qui craint une vague de départs. “Énormément d’enseignants nous interpellent parce qu’ils réfléchissent à leur avenir. Tous ne partent pas.

Mais la plupart se donnent une année pour voir si la réforme est gérable du point de vue de l’organisation familiale. C’est une difficulté supplémentaire, en plus des barèmes plus élevés en Flandre et une attractivité en berne de la profession en général.” Les dégâts sont déjà là. Huit écoles se sont déjà manifestées pour signaler des départs d’enseignants d’immersion suite à la réforme.  Deux autres écoles (Haversin et Miécret) ont décidé de fermer leur filière immersive en raison de difficultés récurrentes de recrutement d’enseignants.

Pénurie de profs de langues

Dans un contexte compliqué de pénurie qui frappe tout particulièrement les professeurs de langues et de néerlandais, il va falloir trouver 400 professeurs supplémentaires pour la rentrée 2023. Or dans l’enseignement fondamental, les maîtres de seconde langue, tout comme d’ailleurs ceux de philosophie et citoyenneté, morale et religion, présentent déjà des proportions de titres en pénurie de l’ordre de 25 %.

Pour le secondaire, c’est quasiment aussi drama­tique avec également une pénurie de profs de ­géographie et de mathématiques. Mission impos­sible de faire tourner “à plein régime” les écoles. Pour Joseph Thonon de la CGSP Enseignement, “être prof de langue dans le primaire quand on a un bachelor n’est pas très attractif avec des horaires très découpés”. “La ministre dit qu’elle va faciliter l’accès à la profession de professeur de néerlandais, mais nous, nous avons besoin de native speakers”, signale Mathilde Vandorpe, députée Les Engagé.e.s, qui porte à bout de bras ce dossier, étant en même temps une maman concernée à Mouscron.

Le problème est en fait global et même européen. La profession n’attire plus. Dans nos universités, la section qui mène à la profession de prof de langues a chuté de deux tiers en quelques années. Ce n’est pas la seule. Pire encore, la moitié des jeunes enseignants jettent le gant dans les cinq premières années de leur aventure de prof. En ce sens, la réforme de la formation initiale des enseignants, reportée déjà deux fois parce que la ministre ­Valérie Glatigny (MR) veut absolument revoir le décret écrit par Jean-Claude Marcourt (PS), doit permettre aux jeunes profs d’être plus à l’aise dans leur classe avec des stages renforcés au cours de la quatrième année supplémentaire.

“La ministre a annoncé des mesures pour rendre la profession attractive comme des pools d’enseignants dans le primaire pour assurer les remplacements et une revalorisation si on a cinq ans d’expérience dans le privé, rapporte Marie-Martine Schyns (députée Les Engagé.e.s). C’est mieux qu’actuellement où, par exemple, une pharmacienne qui veut être professeur de bio et de chimie démarre avec une ancienneté à zéro, en faisant de surcroît des remplacements à ­gauche et à droite.” Mais pas certain que ce soit ­suffisant. La pénurie de profs désorganise totalement les écoles, décourage les enfants et épuise les directeurs. L’an dernier, des élèves ont eu jusqu’à six semaines perdues.

Mobilité des enseignants

La Fondation pour l’enseignement, qui a pour objectif de rapprocher écoles et entreprises, ­planche sur des solutions en relevant notamment un énorme problème de mobilité des enseignants. Ce problème est encore plus aigu pour les profs qui entament leur seconde carrière dans le milieu scolaire. Ils décrochent deux fois plus encore que les autres. “Ils se lancent en disant qu’enseigner est une réelle valeur, une vocation. Mais on ne valorise pas assez leur carrière privée et on leur file les heures les moins intéressantes.

Or, le cloisonnement des ­carrières ne correspond plus aux attentes des per­sonnes. L’intérêt pour des occupations mixtes qui ­permettent à la fois d’être actif dans une entreprise et d’enseigner est croissant”, expose ­Olivier Remels, le président de la Fondation pour l’enseignement. Le gouvernement de la Fédération vient de décider de reconnaître cinq années d’ancienneté pour les maîtres de langues. C’est un geste qui risque de ne pas suffire. “C’est super-important de rendre ses lettres de noblesse au métier d’enseignant. Une ­campagne d’information pour remettre au cœur de notre société les valeurs de ce métier sera bien nécessaire. Mais il faut aussi arrêter de faire la fine bouche face à des personnes qui ­arrivent dans les écoles et s’engagent petit à petit à acquérir les titres requis”, conclut Olivier Remels.

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