Le bio en crise: "L’environnement et le climat font moins écho aujourd’hui"

Les ventes des produits issus des cultures biologiques marquent le pas, principalement en raison de l’inflation. Même si les perspectives de ce marché restent prometteuses, de nombreux agriculteurs songent à repasser aux cultures conventionnelles.

Marché bio
© Belga

Voilà plus de vingt ans que le marché du bio est en croissance. L’apparition, en 2010, du label européen – la fameuse “eurofeuille” affichée sur les produits certifiés – avait accéléré la tendance. Ce label impose des règles minimales à respecter et facilite les contrôles par des agences indépendantes. “La confiance des consommateurs est primordiale dans l’agroalimentaire. Ce label les a rassurés. Aujourd’hui, la crise, ce n’est pas tellement pour des raisons de confiance. Les consommateurs ont ­conscience des bienfaits du bio pour la santé et la planète”, pose le professeur en agroécologie ­Philippe Baret, spécialiste de la sécurité alimentaire. Toutefois, la croissance ne pouvait pas être éternelle. “Je ne veux pas dire qu’on s’y attendait, mais une petite crise n’est pas totalement illogique ou surprenante”, nuance la fondatrice de l’agence Sales4bio et conseillère en stratégie commerciale Mélanie Longin.

Certes, les dépenses des ménages pour le bio ont légèrement augmenté entre 2020 et 2021, passant de 438,6 millions d’euros à 440,8 millions pour l’ensemble des Wallons, selon une enquête de GfK. Mais le coût de la vie a aussi augmenté. Un autre chiffre est davantage révélateur. Les ménages wallons ont consacré en 2021 45,1 % de leur budget au bio, contre 46,9 % en 2020. La crise, confirmée par des chiffres français, n’est pas dramatique à ce stade. Le problème est que ce recul semble se poursuivre au premier semestre 2022.

“Les magasins indépendants constatent un recul du chiffre d’affaires de 20 à 40 % par rapport au début du Covid”, observe le professeur Baret. Les grandes surfaces nous confirment la perte de vitesse. “Au cours de la période Covid, le bio a connu un sérieux coup de pouce. Les consommateurs se préoccupaient beaucoup de leur santé. Ils étaient aussi soucieux de la provenance des produits, du local, de soutenir les petits producteurs”, souligne Karime Ghozy chez Delhaize. Depuis, les clients ont repris leurs anciennes habitudes. L’enseigne a alors constaté une première baisse des ventes. La seconde est en cours. “La situation inflationniste actuelle amène les clients à regarder plus attentivement leurs dépenses. Les gens préfèrent se payer un bon restaurant plutôt que d’acheter du bio. Ils se tournent alors à nouveau vers le conventionnel. Nos ventes sont aujourd’hui au niveau de 2019, d’avant la pandémie.” Le son de cloche est similaire du côté du hard discount. “Les ventes du bio au début de cette année sont plus faibles qu’au début de 2021. Nous observons tout de même une hausse de la popularité depuis le mois de février”, atteste Jason Sevestre chez Aldi.

Sécurité plutôt que climat

Hanne Poppe, responsable presse de Colruyt, nous a accordé une analyse plus approfondie. La filiale Bio-Planet souffre autant que l’enseigne historique. Les dépenses, observe Hanne Poppe, restent assez stables, malgré les augmentations de prix, car il y a un changement vers plus de volume dans la marque propre Boni Bio et dans les catégories de prix les moins chères, contre moins de volume dans les marques nationales et les références plus chères. “Cela peut aller dans le sens de “moins de dépenses pour le luxe”. Les fruits et légumes restent une catégorie d’entrée importante pour Bio-Planet. Cette ­catégorie n’est ni en recul ni en croissance.” Hanne Poppe analyse la chose plus largement: “Le bio a un peu de mal. On retrouve un comportement d’achat plus conservateur. Les consommateurs mettent l’accent sur le prix et la sécurité. Les problèmes critiques comme l’environnement et le climat font un peu moins écho aujourd’hui. On est à l’opposé de ce qui s’est passé au fort de la pandémie, où l’accent était mis sur la nature et l’environnement, mais également la santé”.

La bioguerre des prix

Par conséquent, le groupe Colruyt commence à réfléchir à de nouvelles stratégies marketing. “Pour les fruits et légumes, nous sommes dans le coup en ­proposant des promotions hebdomadaires que nous décidons la semaine précédente. Nous répondons à certains besoins ou opportunités du moment. En cas de disponibilité accrue du produit, nous essayons d’aider les cultivateurs et les producteurs en commercialisant une plus grande quantité de leurs produits.”

" Le bio doit passer par la baisse des achats de produits transformés et un retour à la cuisine.”

La culture des pertes

Pour Mélanie Longin, de Sales4bio, les marques doivent en effet s’adapter. “Pendant des années, les marques ont dû faire peu d’efforts pour attirer de nouveaux clients. Désormais, il est important de développer de nouvelles stratégies marketing, de ­convaincre les consommateurs, de leur permettre de vaincre la barrière psychologique. Celle-ci laisse notamment penser que le bio est plus cher, ce qui n’est pas toujours le cas. Simplement, la démocratisation du bio doit passer par un changement des habitudes alimentaires, par la baisse des achats de produits transformés, par un retour à la cuisine. Cela ­pourrait provoquer une guerre des prix, même si l’expression est forte.”

Les producteurs souffrent de ce délaissement. Cédric Dumont est agriculteur à la Ferme de l’abbaye de Boneffe. Il a lancé son exploitation en 1988. En 2000, 100 % de sa production était bio. Il cultive désormais des céréales, des pommes de terre, des carottes et, cette année, beaucoup de ­poireaux. Il annonce d’emblée la couleur: “Si je suis pragmatique, je dois revenir au conventionnel”. L’an dernier, il a vendu à perte. La situation serait encore plus catastrophique aujourd’hui. “La ­production bio est plus chère. On la vend donc à un coût supérieur pour le consommateur. Alors que fait-on si les consommateurs sont certes convaincus par les bienfaits du bio, mais n’ont plus les moyens d’acheter nos produits à cause de l’inflation?”

“De nombreux agriculteurs bio sont contraints de vendre à perte pour écouler leur production.”

Cédric Dumont prend l’exemple des petits pois qu’il cultive et vend à des industriels. Ces ­derniers se chargent ensuite de les surgeler afin de les vendre en supermarché. Il cite trois problématiques. Premièrement, ces intermédiaires ­achètent moins aujourd’hui, car en raison du coût de l’énergie pour conserver ces petits pois surgelés pendant des mois dans leurs usines – entre la récolte et la vente des derniers paquets – ils vont forcément devoir hausser les prix. “Je constate qu’ils ont peur de ne pas pouvoir écouler les stocks”, commente l’agriculteur.

Deuxièmement, lorsqu’il traite directement avec les grandes surfaces, Cédric Dumont doit proposer un prix pour la prochaine récolte, c’est-à-dire un an plus tard. “Sauf que cette façon de faire ne tient plus la route! Comment puis-je savoir combien coûtera l’énergie dans un an? Qui dit que ça ne va pas encore doubler ou quadrupler?”

Troisièmement, la baisse de la demande le bouscule directement. Des récoltes 2021, il a dû détruire 4 hectares de poireaux non vendus, jeter 15 à 20 % de ses pommes de terre et envoyer 400 tonnes de carottes à la méthanisation. “Il n’y a pas de marché. L’industrie est saturée. J’ai encore 300 tonnes d’épeautre en stock, mais personne ne le prend. Si j’avais du froment conventionnel, il serait déjà parti.”

Les prix du bio ont fortement augmenté, en témoigne ce tableau comparatif des prix, entre le 9 février 2022 et le 22 août 2022. Le prix des carottes bio est par exemple passé de 1,09 euros à 1,39 euros chez Carrefour en six mois.

Prix du bio

Cédric Dumont est loin d’être le seul à connaître ces difficultés. Au sein des 1.969 fermes bio wallonnes, de nombreux agriculteurs se posent aujourd’hui des questions et doutent que le ­gouvernement puisse atteindre son objectif pour 2030 qui consiste à ­consacrer 30 % des surfaces agricoles wallonnes au bio. Les doutes sont sem­blables concernant les objectifs européens qui visent à atteindre 25 % des surfaces cultivées en 2030.

“Le bio a clairement un bel avenir devant lui”, assure malgré tout Mélanie Longin qui refuse de baisser les bras à la première crise. Le label doit simplement évoluer. “Il existe deux types de bio: celui du label européen et le bio éthique. Ce dernier garantit des conditions sociales adéquates et de ­bonnes conditions de travail, même si les produits viennent d’autres continents. Cela représente l’avenir.” Le label européen serait-il devenu insuffisant? “Il ne faut pas en créer un autre au risque de perturber les consommateurs, mais durcir les conditions du label européen existant me semble en effet être une bonne idée.”

Le secteur devrait heureusement encore connaître de beaux jours, une fois la tempête passée, à condition de bien se couvrir pour le futur. Les prévisions restent d’ailleurs au vert. Le marché mondial de la nourriture organique franchit aujourd’hui la barre des 200 milliards d’euros. En 2030, selon les ­prévisions de GlobeNewswire, il devrait atteindre 497,3 milliards.

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