Comment expliquer le silence des peoples à la veille de la présidentielle 2022?

À l’aube d’un second tour où l’abstention risque de sortir grande gagnante, le silence des personnalités face à la montée de l’extrême droite questionne. Ce qui était intolérable en 2017 l’est-il devenu ? Si ce manque de prise de position surprend, il n’étonne pas vraiment… Explications.

Marine Le Pen
Marine Le Pen © BelgaImage

C’est suspendu à notre poste de télévision que nous assisterons ce soir à l’ultime enjeu de l’élection présidentielle française, le débat d’entre-deux-tours. Comme un match retour, ce dernier opposera une nouvelle fois le président sortant Emmanuel Macron et la candidate du Rassemblement National, Marine Le Pen. Et si en 2017, ce moment-clé avait renforcé la position de Macron à la suite d’une véritable débâcle du côté de la candidate RN, l’issue du débat cuvée 2022 n’est pas si évidente. Et le scénario d’une potentielle victoire de l’extrême droite n’est plus un si lointain cauchemar.

Alors qu’à la sortie des primaires en 2017 un véritable raz-de-marée de protestations et d’appels à faire barrage à la candidate du Front National avait permis à Macron de remporter l’élection, on se retrouve plutôt face à une vaguelette en 2022.

Après quelques jours, une cinquantaine de sportifs français tel que Tony Parker, Amélie Moresmo ou encore Jo-Wilfried Tsonga ont signé une tribune appelant à voter en faveur de Macron. Près d’une semaine après c’est un collectif d’artistes dont Charlotte Gainsbourg et Black M qui se positionnent, aussi, du côté du président sortant. Pour le reste, c’est silence radio. Comment donc expliquer ce silence qui plane du côté des peoples à la veille de l’élection?

Une rhétorique usée

"On ne débat pas avec l’extrême droite" disait Chirac après avoir refusé de débattre avec Jean-Marie Le Pen en 2002. 20 ans plus tard, force est de constater que si, on débat avec elle. Car pour la deuxième fois (d’affilée) l’extrême droite a séduit et est au second tour. Ce qui était inacceptable il y a deux décennies semble incontournable aujourd’hui. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cela.

Tout d’abord, la rhétorique antifasciste est usée. Une partie de l’argumentaire contre le Rassemblement National et le discours sur les dangers que ce parti représente ne marche plus et tombent à plat face au discours rebrandé du parti. Déjà Le Pen est " dé-diabolisée ". Son discours a changé, sur la forme du moins. On ne parle plus tant de sortir de l’Europe. Ni des questions de migration. Non, Marine affirme qu’il faut des élections, qu’elle est pour la proportionnalité. Elle fait moins peur.

Alors qu’il y a cinq ans elle paraissait pour une incompétente extrémiste, Marine Le Pen apparait aujourd’hui comme une experte modérée, plus acceptable, plus raisonnable et plus légitime qu’un Eric Zemmour.

En effet, dans une course à la présidentielle aussi polarisée, le candidat d’extrême droite, Eric Zemmour, aux idées pourtant similaires que Marine le Pen, est apparu trop extrême. Rendant cette dernière finalement tolérable.

L’anti-macronisme

"Il ne faut pas donner une seule voix à Le Pen" scandait Jean-Luc Mélenchon, candidat du parti La France Insoumise arrivé 3e au sortir des primaires. Il n’appelle pourtant pas à voter Macron.  Car la détestation de Marine Le Pen n’a d’égale que celle envers le président sortant, qui n’a pas convaincu et qui a déçu.

Alors qu’en 2017, il apparaissait évident de voter pour lui, afin de faire barrage à l’extrême, un quinquennat plus tard, ce n’est plus le cas. Beaucoup ne veulent pas d’un second mandat sous Macron, tout en refusant l’alternative que Le Pen offre.

Entre la peste et le choléra, les Français en ont marre de choisir et préfèrent s’abstenir, ce qui pourrait également expliquer ce silence des célébrités. Car on n’y croit plus, on en a marre, on ne veut plus choisir le moins pire.

Crise de confiance

C’est une véritable crise de confiance envers la sphère politique à laquelle nous assistons. Et le milieu culturel et artistique en mène la fronde. Au-delà de la fermeture des salles de cinémas, des théâtres et autres lieux de culture, de l’annulation à la chaine des festivals et représentations culturelles, la gestion de la crise du Covid interpelle et a été souvent dénoncée. Les acteurs du milieu de la culture ont avancé dans le noir, avec très (trop) peu de guidelines tout en payant le prix fort des incohérences décisionnelles. Immanquablement, un sentiment de ne pas avoir été écouté, aidé ni entendu se forme.

Dans ce contexte, il parait donc compliqué d’imaginer des Camélia Jordana, Orelsan ou autres artistes se positionner en faveur du candidat qui incarne ce ressenti et le cristallise, même si son adversaire signe une vision très étroite de la France et de ses représentations culturelles.

L’effet des réseaux sociaux

Une dimension qui a aussi terriblement évolué en cinq ans prend sa source dans les réseaux sociaux. Ces derniers ont considérablement changé et ont pris de l’ampleur. Pour le meilleur, comme pour le pire. Comme l’explique le comédien Philippe Lellouche au Huffington PostComme tout citoyen, ça a pu m’effleurer, mais la difficulté c’est la bêtise des réseaux sociaux. Prendre position aujourd’hui, c’est s’exposer à un bâchage en règle. Je ne parle même pas des extrêmes, mais même soutenir un candidat aux valeurs républicaines irréprochables, c’est hyper casse-gueule. On va te tirer dessus à boulets rouges avant même que tu aies parlé.

De plus, la crise de confiance (lire par ailleurs) qui frappe la sphère politique, touche aussi les peoples dont la parole n’est plus en odeur de sainteté. Et ceux-ci, las du constant retour de bâton qu’une prise de position (politique ou non) cause, l’ont bien compris. Car après tout, si la parole est d’argent, le silence est d’or.

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