Traversons-nous vraiment une "permacrise"?

Le sentiment de rebondir de crise en crise, matérialisé par le mot «permacrise», tend à se répandre mais attention aux biais cognitifs!

Manifestante pour l'Ukraine et masquée
Une femme masquée avec le drapeau de l’Ukraine peint sur le visage, le 5 mars 2022 à Bangkok @BelgaImage

C’est le nouveau mot à la mode. Les crises seraient devenues tellement nombreuses et permanentes que l’on vivrait, logiquement, dans un état de "permacrise". Il faut dire que ce ne sont pas les exemples qui manquent. Il y a eu le crash boursier de 2008, la crise de la zone euro, les attentats terroristes et l’EI, la crise migratoire, le Brexit, le Covid, etc. Et maintenant que la crise sanitaire semble se calmer, voilà que commence la guerre d’Ukraine, qualifiée comme étant la pire en Europe depuis 1945, avec toutes ses conséquences économiques. Le tout sans oublier évidemment le changement climatique. Présenté comme cela, il y a de quoi déprimer! Mais existe-il vraiment une "permacrise"? À quoi ce sentiment est-il dû et comment y faire face?

La "permacrise", une expression qui ne date pas d’hier

Ces derniers jours, le terme "permacrise" est notamment apparu dans la foulée d’un article du Sunday Times, au Royaume-Uni. Le journal dominical britannique constate une "sidération permanente", "comme si l’histoire nous avait arraché nos bouées et brassards pour nous engouffrer dans un tourbillon d’événements qui s’enchaînent tellement vite que nul ne peut en prédire les conséquences".

Mais en remontant dans le temps, il apparaît que ce n’est pas du tout la première fois que l’on parle de "permacrise". Ce mot est par exemple utilisé par un professeur de l’Université de Californie, Stephen S. Cohen, pour décrire les difficultés du système de sécurité sociale française et, plus largement, de l’économie post-industrielle et moderne. C’était en 1975.

Le XXe siècle, une époque pourrie!

Il faut dire qu’il y a eu d’autres période sombres, voire bien plus éprouvantes que celle actuelle. Il suffit de prendre un peu de recul pour s’en rendre compte. Que dire par exemple de ceux qui sont nés au tout début du XXe siècle, alors que la révolution industrielle transformait profondément le monde tout en provoquant des crises sociétales à répétition? À peine étaient-ils ados qu’ils ont dû subir la Grande Guerre et la grippe espagnole. Certes, après, ils ont pu profiter des années folles, mais pas tous. S’ils étaient Russes, pas de chance, leur empire s’est déchiré pendant des années avant d’aboutir à l’URSS de Staline. En Italie et au Portugal, Mussolini et les militaires suivis par Salazar arrivent au pouvoir. Pour les perdants de la guerre (Allemagne, ancienne Autriche-Hongrie, Turquie), leurs territoires ont été démantelés et les crises se sont enchaînées, avec par exemple l’hyperinflation pour les Allemands, la guerre gréco-turque en Méditerranée, etc. La liste pourrait continuer encore et encore, surtout en regardant au-delà de l’Europe. Arrivent ensuite la crise économique de 1929, la pire de l’histoire contemporaine pour rappel, l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la guerre civile espagnole et d’autres crises en tous genres. Et voilà qu’une fois arrivés à la quarantaine, nos braves Belges du début du XXe siècle doivent subir la Deuxième Guerre mondiale. Bref, une période bien pourrie!

Si on veut continuer de relativiser sur notre malheur actuel, la guerre froide n’est pas mal non plus. Alors oui, après la défaite d’Hitler, il y a eu les Trente Glorieuses mais là aussi, ce n’étaient pas les sujets de préoccupation qui manquaient. D’une part, il y avait les guerres chaudes, les vraies: Corée, Algérie, Vietnam, Afghanistan, etc. Tout au long de ces années, le risque de conflit nucléaire était bien réel. En témoignent les crises de Cuba et des euromissiles. Au Moyen-Orient, entre le conflit israélo-palestinien, la guerre du Liban et du Golfe ou encore l’arrivée au pouvoir des fondamentalistes religieux en Iran, on ne sait pas ce qui est le mieux. Enfin, pour ce qui est des Occidentaux, quand ce n’est pas la chute des empires coloniaux et les remous de Mai 68 qui préoccupent, ce sont les crashs pétroliers qui accaparent l’actu avec la crise économique parallèle. Si la guerre froide n’est pas une "permacrise", elle en a quand même tout l’air! Heureusement que la chute du bloc de l’Est a donné un peu d’espoir au tournant des années 1990…

Bombardés de mauvaises nouvelles

Bref, après tout ça, on serait presque content de vivre à l’époque du Covid! Pourtant, ce sentiment de "permacrise" est bel et bien là, et peut-être plus qu’auparavant. Comment cela se fait-il? Pour le Sunday Times, le coupable est tout trouvé: notre société est hyperconnectée, au courant de tout et notamment des mauvaises nouvelles. L’arrivée des réseaux sociaux n’a fait qu’amplifier cet état de fait. Même en voulant se divertir sur Facebook ou sur TikTok, Monsieur et Madame Tout le Monde sont exposés à des contenus anxiogènes.

"Nous sommes saturés de mauvaises nouvelles. On n’arrive plus à les absorber, on devient comme les vaches qui regardent passer les trains", explique la psychologue Sabrina Philippe au média français Novethic. "À 10h10, on lit un expert qui affirme que la troisième guerre mondiale est imminente. À 10h20, un autre qui nous dit que cela n’arrivera jamais. On est dans cet ascenseur émotionnel qui génère une angoisse de fond dont on n’arrive plus à se détacher".

Dès lors, une bonne solution pour baisser son niveau de stress, c’est de faire un usage raisonné des écrans, comme nous vous l’expliquions dans un autre article. Pour ceux qui sont véritablement déprimés, il y a les lignes d’écoute qui redirigent si besoin vers des psychologues. Les numéros spécifiquement dédiés à telle ou telle situation ne manquent pas (enfants, ados, seniors, réfugiés, travailleurs, suicidaires, consommateurs de drogues). Enfin, il y a les centres de télé-accueil (le 107) pour ceux qui ont juste besoin de parler afin de repartir du bon pied.

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