Vaincre le sexisme à l’unif

À la rentrée, toutes les universités francophones ont lancé des plans de lutte contre les violences sexuelles et les discriminations. Ils sont salués par l’ensemble des milieux étudiants, même si on constate encore de trop nombreux dérapages.

Vaincre le sexisme à l’unif
@Photonews

Le jour de sa rentrée à l’UCLouvain, Mathilde, 18 ans, a récupéré son ­Welcome Pack. À l’intérieur, elle a trouvé des goodies, des réductions pour des commerçants louvanistes, des informations sur les kots à projets et la ville. Pour la première fois, l’université y avait aussi placé un autocollant au message explicite: “Harcèlement? Agressions sexuelles? Le coupable, c’est l’agresseur! L’UCLouvain te soutient”. Imprimé en 35.000 exemplaires, le sticker a également été affiché dans l’ensemble des logements et espaces d’animation, accompagné d’un numéro de téléphone d’urgence. Mathilde, inscrite en droit, salue l’initiative. “En rhéto, on a eu des discussions avec des associations sur les violences sexuelles en abordant la question de la vie universitaire. Avec cet autocollant, on ne doit pas chercher l’information. Si on a un problème, on sait déjà quoi faire.” À ses côtés, Lena acquiesce: “Ça me rassure que l’université se préoccupe vraiment de cette problématique, du sexisme, du féminisme”… Tandis que Jonathan s’interroge: “Je ne pensais pas vraiment à cet aspect en arrivant. Quand j’ai vu le sticker, je me suis dit que ça pouvait, au contraire, effrayer certaines filles, car ça suggère que le danger est là. Mais bon, je ne suis pas le mieux placé pour juger”… Cet autocollant fait partie d’un plan “tolérance zéro” lancé cette année par l’UCLouvain. Il comprend bien entendu un cadre institutionnel destiné à libérer et légitimer la parole des victimes (www.togetheruclouvain.be), mais aussi une formation en ligne accessible en français et en anglais à tous les étudiants et aux membres du personnel. Elle est obligatoire pour les responsables de l’animation, notamment les présidents des cercles, et recommandée pour tous les autres. En outre, précise Tania Van Hemelryck, conseillère du recteur de l’UCLouvain pour la politique de genre, l’université a lancé un podcast Les Louv.es et elle devrait bientôt utiliser l’application App’Elles. Celle-ci permet à celles et ceux en situation d’insécurité d’appeler à l’aide. Mais le plus gros volet se développera au prochain quadrimestre, avec un colloque qui réunira les étudiants, des personnalités poli­tiques, des experts… de plusieurs établissements.

Un long combat

Toutes les universités francophones ont décidé cette année de prendre le problème à bras-le-corps. Saint-Louis a lancé la campagne “Together” contre le sexisme et le harcèlement sexuel. Du côté de l’UMons, le plan d’action a pris le nom de “100 % Respect”. À l’ULiège, “Ensemble, engageons-nous contre le harcèlement!”. Dans la capitale, l’ULB a opté pour “Si c’est pas oui, c’est non”. Grosso modo, tous ces plans se ressemblent et prévoient, comme l’UCLouvain, des structures d’accueil pour les victimes, des psychologues, des actions de sensibilisation ou d’éducation, des espaces de sécurité lors des soirées, la révision ou la contextualisation de certains chants folkloriques… Ces plans arrivent après plusieurs années de lutte. Élisabeth Gérard, représentante de “Balance ton féminisme”, une organisation étudiante de l’ULB, date le déclic: dès 2017-2018. “On a une ambition pédagogique. On veut faire de la vulgarisation du féminisme. Pour cela, on se mêle aux cercles plus ­folkloriques avec des stands, notamment. Je pense qu’il y a une volonté sincère de la plupart, et imposée pour quelques-uns, de s’améliorer.” Désormais, des cercles contactent spontanément Balance ton féminisme pour s’assurer de leurs bonnes pra­tiques. “Ils nous demandent notre avis sur des activités. Par exemple, on a une visite guidée du campus et certains cercles veulent l’imposer à leurs bleus. Il y a donc une volonté de mettre du sens sur les questions de genre et de sexisme, se réjouit-elle. Des comités ont déjà un peu modifié leurs chants, prêtent plus attention aux étudiants queers ou transgenres qui veulent faire leur baptême, confrontent moins les étudiantes à la nudité, créent des baptêmes plus inclusifs.”

Des cercles plutôt ouverts

Le folklore est en effet souvent pointé du doigt. Les incidents de la semaine dernière (un dans la sphère privée, l’autre durant un baptême, les deux per­sonnes ont été hospitalisées) à Louvain-la-Neuve, qui ne sont pas de nature sexuelle ou sexiste, démontrent néanmoins que les choses deviennent parfois incontrôlables. On se rappelle également, en 2018, la fermeture des portes du cercle d’éducation physique, kiné et réadaptation (la MAF) suite à des “traitements dégradants, de violences phy­siques et morales et d’attentats à la pudeur”. Concernant les cas de discriminations sexistes, de harcèlement ou de violences sexuelles, la ministre de l’Enseignement supérieur Valérie Glatigny a récemment mandaté l’Académie de recherche (ARES) pour réfléchir à la possibilité d’inclure dans sa charte un engagement fort ­contre ces fléaux. Car si ces incidents ont en l’occurrence eu lieu à l’UCLouvain, ils pourraient aussi bien se dérouler sur les autres sites universitaires – ce qui a parfois été le cas. Sarah Rousseau, présidente de l’Association des cercles étudiants de l’ULB, demeure confiante. “C’est la première fois qu’autant de mesures concrètes sont prises par les autorités académiques. Ça bouge de tous côtés et on espère que la maturation de cette sensibilisation à grande échelle sera visible dans un an, commence-t-elle. On travaille au niveau des cercles sur des chartes générales qui comprennent les violences sexuelles. Je m’attendais à trouver des réticences, mais en fait ces progrès sont vraiment bien reçus par les cercles.

Pas de culpabilisation

Concernant les bleusailles, Sarah Rousseau estime qu’il faut pouvoir s’interroger. “C’est quoi les limites du jeu? Qu’est-ce qui est acceptable ou pas? Il faut du respect, de la bienveillance, de l’écoute des limites de chacun et chacune. Le message est de faire comprendre aux jeunes qu’il y a des limites à tout, même au jeu du baptême qui est pourtant un jeu de dépassement des limites. Le consentement, les violences sexuelles, les rapports de domination ou d’autorité… il faut oser dire non, même dans ce contexte. On est persuadé que c’est possible de faire vivre le baptême et le folklore en respectant cela.” “Il faut rappeler qu’il n’y a pas d’amalgame entre agressions sexuelles et folklore, insiste Tania Van Hemelryck. Toutefois, reproduire un folklore décale du monde actuel. Comment faire comprendre que la perpétuation de stéréotypes ne fait pas évoluer notre société alors que les jeunes disent vouloir une société plus égalitaire et paritaire? Il faut donc s’interroger sur le positionnement des chants, par exemple, ou des autres activités en parfait accord avec les étudiants et sans renier le folklore. Il faut faire évoluer le regard.” Des questions restent cependant sans réponses face à leur complexité. Tania Van Hemelryck prend l’exemple de l’espace public. “Il y a cette idée de carte des lieux éclairés pour permettre aux étudiantes de rentrer de manière sécurisée à Louvain-La-Neuve. Mais il ne faudrait pas tomber dans une injonction faite aux femmes de suivre ces chemins balisés au risque de s’exposer à une potentielle agression. Il n’y a pas dans la ville de lieux qui ne soient pas fréquentables.

@Reporters

Balance ton folklore

Le sexisme à l’université dépasse la question des violences sexuelles et du harcèlement. En parallèle, les dynamiques sexistes entre étudiants, professeurs et membres du personnel existent toujours. Désormais, plusieurs groupes ou pages sur les réseaux sociaux dénoncent les expériences et les discours sexistes. Parmi eux, le compte Instagram Balance ton folklore a le vent en poupe. Il recense les agressions sexuelles vécues dans le milieu universitaire et lors des activités de folklore estudiantin. Depuis la rentrée, les témoignages se multiplient, dénonçant par exemple l’usage de photos par un cercle montrant un étudiant reconnu coupable d’agressions sexuelles. Une jeune femme explique aussi que le garçon avec qui elle a couché a utilisé une capote périmée alors qu’elle l’ignorait. Les admins de la page ont en outre posté le témoignage d’une victime de viol au sein d’un cercle…

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