Les talibans d’aujourd’hui en cinq questions

Le retour des “étudiants en théologie” à la tête de l’Afghanistan pose plusieurs interrogations. Dont celle-ci en priorité: les fondamentalistes islamistes d’aujourd’hui sont-ils moins dangereux que ceux d’hier?

Les talibans d'aujourd'hui sont-ils les mêmes qu'il y a 20 ans ? - AFP

L’histoire afghane a le sourire crispé. Inquiétant. Depuis plus de 40 ans, les communistes et les moudjahidines locaux, les Soviétiques, l’Inde, le Pakistan, les pays du Golfe et les Occidentaux avec à leur tête les États-Unis, ont transformé le “pays des cavaliers” – la signification originelle de “Afghanistan” – en un manège sanglant. Plus d’un million de morts rien que pour la guerre menée entre 1979 et 1989 par l’URSS; près de 200.000 depuis 2001. Lorsque les Soviétiques ont quitté le pays en 1989, les vainqueurs, les moudjahidines locaux financés par les pays du Golfe, les USA et l’Inde se sont disputé Kaboul pendant sept ans. Détruisant la ville et massacrant leurs compatriotes à coups de canon et de tapis de bombes. La guerre civile d’alors permit à de multiples factions armées de commettre à grande échelle meurtres, viols et exactions de toutes sortes.

Les mêmes qu’il y a vingt ans?

Lorsque le 27 septembre 1996, les talibans ont chassé les moudjahidines de la capitale afghane, les habitants exténués sont sortis des bunkers de leur immeuble pour acclamer leurs “libérateurs”. Ils pensaient que les jeunes Afghans éduqués dans les madrasas – les écoles coraniques – implantées dans les camps de réfugiés du Pakistan voisin allaient appliquer le point numéro un de leur programme politique. Installer la justice dans leur pays. Les Kabouliens ont très vite déchanté. Si les talibans ont investi la ville le 27 septembre sous les vivats, dans les heures qui suivent, ils ont capturé l’ancien président Najibullah. Et, sans aucune forme de procès, l’ont attaché à un camion pour le traîner dans les rues de Kaboul. L’enthousiasme fut stoppé net. S’est ensuivi le régime que l’on sait: ravalement de la femme au rang d’esclave, disparition des libertés, imposition de la charia et hébergement de l’industrie terroriste d’al-Qaida. Les talibans qui ont pris possession du pays il y a une semaine appartiennent, malgré leur dénégation, à la même trempe d’individu.

Où s’étaient-ils cachés?

Le programme est le même. “La charia, un point c’est tout”, a rappelé Waheedullah Hashimi, un des principaux commandants talibans. Il s’agit essentiellement des mêmes personnes. Les anciens adolescents “éduqués” par le lavage de cerveau de l’islam fondamentaliste, qui avaient pris le pouvoir en 1996 s’étaient évaporés en novembre 2001 quelques mois après le début de l’intervention américaine. Le général américain Stanley McChrystal, l’un des anciens commandants de la coalition en Afghanistan, avait confié son étonnement devant la facilité avec laquelle les Occidentaux étaient venus à bout de leurs adversaires. Mais le militaire n’était pas dupe. “En réalité, ils se sont répandus dans la société afghane. Ils ont quitté la capitale et les grandes villes et se sont intégrés partout ailleurs. Ils ne portent pas d’uniforme et s’habillent de la même façon que les civils. En Afghanistan, rien ne différencie un taliban d’un non-taliban. Les talibans sont toujours là.” Un autre indice vient appuyer cette hypothèse. La forte similarité entre la prise de pouvoir de 1996 et celle de 2021…

Pourquoi ont-ils vaincu sans se battre?

Moins de 45 jours, c’est le temps qu’il a fallu aux talibans pour conquérir le pays. En réalité, ceux-ci ont à peine dû mener bataille. Il y a eu, certes, des combats, mais tous les observateurs s’accordent à dire que les soldats de l’armée nationale afghane ont été étrangement inefficaces. De fait, on estime que les combattants talibans étaient au nombre de 75.000 et qu’ils étaient quatre fois moins nombreux que leurs adversaires. Des adversaires équipés par les Américains du dernier cri en matière militaire… La stratégie de guérilla facilitée par le terrain montagneux et par les villes généralement situées au creux des vallées n’explique pas tout. Ni les menaces talibanes de s’en prendre uniquement aux Afghans qui s’opposeraient militairement à eux. Ni le fait que chaque dommage collatéral commis par les Américains ou leurs alliés sur les civils ralliait un peu plus ceux-ci à l’insurrection talibane. Il semblerait qu’un phénomène très profond propre à la société afghane ait été à l’œuvre. Une certaine aversion à se battre contre des hommes se revendiquant comme des “combattants de la foi islamique”. Ce phénomène s’est également matérialisé en septembre 1996. On a tendance à l’oublier, mais ni le commandant Massoud ni les autres commandants moudjahidines – tous croyants pratiquants – ne se sont opposés à la conquête de Kaboul par les talibans. Ils ont quitté la capitale et se sont repliés dans leurs régions respectives sans livrer bataille.

Quels soutiens à l’étranger?

C’est, à peu de chose près, ce qu’Ahmad Massoud, le fils du célèbre commandant assassiné par al-Qaida deux jours avant les attentats du World Trade Center, vient de faire. Se réfugier dans les montagnes de son Pandjchir natal tout en prônant le dialogue avec les talibans mais n’excluant pas de les affronter défensivement. Défensivement. La “résistance” semble bien légère et ce n’est pas les Américains qui vont se risquer de sitôt à la renforcer. La Russie, qui doit tenir compte de ses 25 à 30 millions de citoyens musulmans, et la Chine, qui possède également 25 à 30 millions de citoyens musulmans de l’autre côté de sa frontière commune avec l’Afghanistan, seront attentives. Mais 2.400 ans de victoires afghanes sont là pour modérer les velléités interventionnistes.

En quoi l’Afghanistan, lui, a changé?

Le régime taliban semble voué à perdurer au sein d’une société toutefois modernisée, équipée par les milliards de dollars américains. Un espoir réside dans cette modernité. L’apport des femmes et d’un logiciel démocratique ont sans doute convaincu une partie – urbaine surtout – de la société afghane. Et la population des villes a doublé. Kaboul est 20 fois plus peuplée qu’il y a vingt ans. Sera-ce suffisant pour constituer une masse critique empêchant un retour en arrière? Si les talibans sont essentiellement les mêmes qu’il y a vingt ans, la société afghane a, elle, profondément changé. Le logiciel taliban devra probablement s’y adapter…

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