Drogues : une première salle de shoot à Bruxelles

Bruxelles ouvrira bientôt une salle de consommation de drogues supervisée. Malgré ses détracteurs, les associations défendent l’initiative qui doit protéger des usagers isolés et vulnérables.

Des endroits supervisés qui impliquent une écoute, mais aussi un suivi et une mise à l’abri.

Bruxelles s’apprête à ouvrir sa première salle de consommation à moindre risque (SCMR). Elle était attendue, elle arrivera en décembre. Au grand dam de ses détracteurs qui y voient un risque d’augmentation des consommations. Une réflexion simpliste qui trahit une certaine méconnaissance de la problématique, selon  Bruno Valkeneers, chargé de communication pour l’ASBL Transit, centre d’accueil et d’hébergement pour les usagers de drogues en situation de vulnérabilité. “Dire que les SCMR vont pousser les gens à se droguer, c’est opposer des concepts à des réalités scientifiques. L’évaluation de la plupart des dispositifs montre que cela n’a pas d’impact sur l’augmentation de la consommation. Et ces évaluations ont lieu depuis de nombreuses années, les ­premières datent de 1986 en Suisse. Si la consommation augmente, on ne peut pas jusqu’à présent l’imputer à l’ouverture d’une salle, il n’y en a pas… Ce qu’on remarque, c’est qu’avec une SCMR, ­beaucoup d’usagers consomment de manière plus responsable.”

Pour les associations, la salle de consommation bruxelloise viendra combler un manque dans la trajectoire d’aide que constitue la réduction des risques. Une stratégie de santé publique qui s’oppose à la répression et à la criminalisation des usagers, pour leur apporter plus de sécurité lors de la consommation. Actuellement, les associations leur distribuent du matériel propre (au comptoir ou en maraude), analysent la qualité des drogues et réalisent parfois un suivi social et administratif ou des soins infirmiers. De nombreux jobs différents que la salle de consommation doit permettre de lier. “Elle sera le chaînon manquant de la réduction des risques à Bruxelles. À Transit, 44 % des usagers qui viennent au comptoir d’échange de seringues ­consomment dans l’espace public. Ce qui veut dire qu’il manquait quelque chose. On va aussi pouvoir travailler le lien social avec cette population en situation d’extrême vulnérabilité qui vit dans un contexte de criminalisation et de peur envers les institutions. Ce lien social est indispensable pour entamer un ­parcours de soin et de prise en charge.”

La salle bruxelloise accueillera donc ses premiers usagers au mois de décembre, au cœur du ­quartier Lemonnier entre 10 et 18 h. Sa localisation n’a pas été choisie au hasard. Le quartier Lemonnier est aussi celui de la Maison d’accueil socio-sanitaire (MASS) de Bruxelles. “Les études à l’étranger montrent qu’il faut que la salle soit proche des scènes de consommation. Quand la personne achète son produit, elle ne va pas parcourir des kilomètres. On a fait un sondage, les usagers ont déclaré à 95 % qu’ils s’y rendraient. On les a consultés parce qu’il faut que le dispositif corresponde à leurs besoins. Quand on crée un service qui respecte les usagers, ils viennent.” Pour Bruno Valkeneers, la nouvelle salle peut avoir une fonction de “produit d’appel”. “Par l’angle le plus pragmatique, on crée un espace via lequel l’usager découvre un ensemble de services. Mais attention, loin de nous l’idée d’obliger, on sait que cela ne fonctionne pas. On n’est pas dans un contrat où on fixe des objectifs. Mais tout sera mis en œuvre pour qu’il entame un processus d’accompagnement.

Liège, à jamais la première

La première salle de conso du pays a ouvert à Liège en 2018. Trois ans plus tard, l’heure est à la fois au bilan et… à l’imbroglio. On parle en effet beaucoup du risque de fermeture. “Les salles de consommation sont toujours interdites par la loi drogue de 1921, sous peine de sanctions pénales, commence Dominique Delhauteur, coordinateur de la fondation privée TADAM, opérateur de la salle de Liège. Cela veut dire qu’à Liège, pour pouvoir l’ouvrir, on s’est basé sur un consensus local: l’accord du conseil communal, de la commission médicale provinciale et du pouvoir judiciaire local. On arrive au bout des trois ans de mandat et pour le moment, aucune décision n’a été prise pour la suite. Le 5 septembre, les autorisations expirent.” TADAM cessera donc, jusqu’à un nouvel accord, d’héberger une salle de consommation. “Je crois à 100 % à un nouvel accord mais je ne sais pas encore quand il interviendra. Le bourgmestre Willy Demeyer a promis que tout serait réglé pour le 5 septembre.”
Mais quel bilan, trois ans après son ouverture? “Ça marche. On a touché le public qu’on visait, à savoir les usagers qui vivent dans la rue, et même au-delà. On a 904 inscrits, pour une file active mensuelle de 193 personnes. On n’imaginait jamais ces chiffres-là.” L’autre objectif était d’assurer la supervision des consommations. “On a acquis une routine, au point que nous n’avons jamais eu à fermer durant la pandémie. Nos consultations médicales font le plein chaque semaine. Les services de type social suivent aussi.”

Des riverains rassurés

L’ouverture d’une salle n’empêche pas la ­consommation en rue. “La salle est ouverte sept jours sur sept mais pas 24 heures sur 24. Il y a des moments où ils n’ont pas d’autre lieu que la rue pour consommer. Ensuite, il y aura toujours des réfractaires. Donc le centre-ville est encore fort impacté par des scènes de consommation ou de deal – évidemment interdit chez nous.” Dernier point important, la paix qu’entretient TADAM avec les riverains. Les nuisances font souvent peur, mais Liège parvient à les contrôler. “Nous sommes disponibles en cas de souci et ils peuvent nous appeler, mais on reçoit de moins en moins d’appels. Et nous avons des accords avec la police pour qu’il y ait une réaction en cas de problème.

Des nuisances que ne craint pas Bruno Valkeneers à Bruxelles. Car outre la mission sanitaire, la salle de consommation aura aussi vocation à pacifier l’espace public. “Pour les habitants confrontés à     des scènes de conso en rue, la salle va atténuer le ­sentiment d’insécurité. À Rotterdam, la présence de seringues en rue a diminué de 80 %.

Unhappy Birthday

Dominique Delhauteur l’a évoqué, la loi drogue de 1921 constitue aujourd’hui un obstacle important au travail des associations de terrain. Et notamment aux salles de consommation puisque “la mise à disposition de locaux serait perçue comme une incitation à l’usage de substances illi­cites”. Elles se battent donc pour modifier la loi, via le collectif Unhappy Birthday. “D’abord, elle n’a ni endigué ni éradiqué le commerce de drogue, précise Bruno Valkeneers. Ensuite, depuis cent ans, le monde a largement changé. Aujourd’hui, il y a de nouveaux défis en matière d’usage de drogue, notamment l’ubérisation du commerce ou la fabrication dans des petits labos. La loi de 21 a été prise à une époque où l’on ne pouvait pas anticiper tout ça. Enfin, elle criminalise l’usage de drogue, dont la dépendance est la seule maladie avec des symptômes condamnables au niveau pénal. Pour un acteur de santé et alors que tout le monde s’accorde à dire qu’il vaut mieux soigner que punir, c’est une question préoccupante.”
Reste la question politique. Et surtout la frontière linguistique. Le sujet suscite en Flandre une ­farouche opposition. Une dualité communautaire confirmée par Dominique Delhauteur. “Pour la N-VA et le CD&V, c’est non dans toutes les langues. Même Vooruit (ex-sp.a) ne s’exprime pas beaucoup. Chez les francophones, tout le monde est prêt, y compris le cdH. L’idée est dans la tête des politiques mais aussi de la population. Quand on parle avec les ­Liégeois, ils sont pour la création de centres intégrés où les usagers pourraient consommer, se loger, être ­nourris et blanchis 24/24. Que ce soit pour éviter les consommations en rue ou parce qu’ils veulent qu’on leur vienne en aide.” Cela tombe bien, un centre intégré est justement dans les tuyaux à Bruxelles. Mais une chose à la fois.

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