« Il est temps que la justice accepte de faire passer un message contre les féminicides »

Une loi n’empêchera pas les féminicides, mais elle dira les valeurs que notre société défend.

Nathalie Maillet @BelgaImage

Il y a un an, l’ex-bourgmestre d’Alost Ilse Uyttersprot était assassinée par son compagnon. Dans la nuit de samedi, avant de se suicider, Franz Dubois a abattu chez elle son épouse Nathalie Maillet, directrice du circuit de Spa-Francorchamps, et son amie Ann Lawrence Durviaux, avocate et professeure de droit renommées. L’enquête dira si ces meurtres étaient prémédités et marqués d’homophobie.

Ce fait-divers tragique va en tout cas relancer les débats autour du féminicide, en commençant par rappeler qu’il touche aussi les classes privilégiées. En 2021, selon une définition vieille de 45 ans de la sociologue Diane E.H. Russell («le meurtre de femmes par des hommes parce qu’elles sont des femmes»), il y aurait déjà eu chez nous 15 féminicides (24 les deux années précédentes). Le conditionnel est requis puisque cette statistique n’existe pas officiellement. Le décompte est tenu par le blog stopfeminicide dont les bénévoles en sont réduites à scruter les médias. Le Plan d’action national contre les violences basées sur le genre devrait y remédier dès l’an prochain. Il renforcera aussi les aides et sensibilisera policiers ou magistrats. Un travail loin d’être inutile.

Garants de la loi, les juges rappellent qu’elle n’est pas totalement mal faite. Elle prévoit déjà une peine maximale quand un assassinat est commis par haine en raison du sexe de la victime. Ils expliquent aussi qu’introduire le concept de «féminicide» au Code pénal reviendrait à installer une inégalité (le crime d’un homme envers une femme étant plus grave que l’inverse), sans parler de la quasi-impossibilité de prouver son caractère misogyne.

Comme en France (146 femmes et 25 enfants tués dans des violences conjugales en 2019, déjà 6 enfants victimes chez nous cette année), ils avancent d’autres idées, comme celle du crime «interfamilial». On peut les entendre, mais aussi penser que si une loi n’empêche pas le délit, elle sert aussi à déterminer les valeurs fortes de notre société.

En Espagne, pays qui pourtant aurait définit le machisme, on ne compte qu’une cinquantaine de féminicides par an, trois fois moins qu’avant la loi Protection intégrale de 2004, proportionnellement deux fois moins qu’en Belgique. On y a installé l’usage intensif du bracelet anti-rapprochement et des statistiques liées des plaintes. On a surtout spécialisé des policiers et des tribunaux dans le suivi des coupables de violences conjugales et la protection de leurs victimes.

Chez nous, 45 000 plaintes sont déposées chaque année, mais les faits de violences, première étape qui peut aller jusqu’à l’assassinat, sont sans doute cinq fois plus importants. Avant d’espérer qu’il soit entendu par la société, il est temps que la justice accepte de faire passer un message contre les féminicides. Même s’il ne suffira pas à changer tous les sentiments de domination.

 

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