Malaise créé par Nelson Monfort aux JO: le symptôme de notre ignorance sur l’Afrique

Le commentaire du journaliste sur une athlète africaine est à l’image de l’état de notre méconnaissance de ce continent. La faute à des programmes scolaires inadaptés.

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Ce mercredi, Nelson Monfort a commis une bourde quelque peu gênante. Le célèbre intervieweur polyglotte interroge alors à l’Ougandaise Peruth Chemutai, médaille d’or sur le 3.000 m steeple. Tout se passe bien mais une fois la championne olympique partie, Nelson Monfort fait une gaffe en voulant saluer le fait que l’entretien se soit fait en anglais. « Ces athlètes africaines sont extraordinairement sympathiques. Elles font un réel effort pour parler anglais et vraiment je suis un immense amoureux de l’athlétisme africain« , se réjouit-il. Problème: la langue officielle de l’Ouganda… c’est l’anglais (avec le swahili). Une erreur qui n’a pas manqué de faire réagir mais qui est aussi évocatrice de l’image que portent les Européens sur l’Afrique.

Les préjugés sur l’Afrique: la faute à l’école?

Peu après cette déclaration de Nelson Monfort, un journaliste du Monde n’a pas tardé à lui rappeler que l’anglais est compris par un nombre important d’Ougandais, surtout parmi les plus aisés où elle est couramment utilisée. « L’anglais a la particularité en Ouganda d’être une langue véhiculaire : elle est utilisée par les (très) nombreuses ethnies pour communiquer entre elles », précise-t-il. Car en effet, en Ouganda comme dans de nombreux pays sub-sahariens, il y a une mosaïque de langues. La langue coloniale a donc souvent été gardée par facilité comme moyen de communication. Puisque l’Ouganda était une colonie britannique, elle a gardé l’anglais et l’utilise notamment dans l’éducation. CQFD! Mais ça, Nelson Monfort ne le savait visiblement pas.

Mais le journaliste aurait-il été la seule personne susceptible de faire cette gaffe? On peut en douter au vu des études réalisées sur les préjugés des Occidentaux sur l’Afrique. «La méconnaissance de l’Afrique subsaharienne en France est phénoménale», s’est notamment indignée outre-Quiévrain Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne spécialiste de l’Afrique. Pour elle, l’explication de ce manque est simple: cela reflète le peu d’importance accordé au sujet dans le parcours scolaire. «Elle est peu enseignée à l’école, au collège (où les programmes ont supprimé les trois maigres heures par an prévues en classe de 5e sur les siècles d’or africains, IXe–XVIe siècle). L’Afrique n’apparaît au lycée qu’avec la colonisation, puis la mondialisation contemporaine», fait-elle remarquer à l’Humanité.

En Belgique, le constat ne serait pas très différent à en croire l’UNIA, l’institution qui lutte contre les discriminations. Selon elle, même le passé colonial belge reste un épisode très peu abordé, puisque «les objectifs finaux ne font mention d’un niveau minimum de connaissances requis». Et dans l’hypothèse où l’école enseignerait véritablement l’histoire coloniale, ce ne serait toujours pas suffisant. Le continent ne serait alors résumé qu’à cette période sombre de son histoire, d’où la persistance de préjugés, comme l’explique la sociologue Nonna Mayer à France Info: «Les Noirs sont associés aux vieux stéréotypes colonialistes qui mettent les Noirs dans une position d’infériorité non dangereuse, du genre ‘grands enfants’».

« Pas une mais des Afriques »

Dans le registre de la méconnaissance de l’Afrique, la France se souvient d’ailleurs encore du discours polémique de Dakar de Nicolas Sarkozy, où l’ancien président déclarait que «l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire». Des propos dénoncés par l’ensemble des historiens spécialistes du sujet, qui pointaient l’ignorance du chef de l’État à propos de la richesse de l’histoire des cultures africaines. Ils ont également pointé que Nicolas Sarkozy se plaçait ainsi dans la lignée des discours colonialistes du siècle passé.

L’erreur de Nelson Monfort se place d’ailleurs en parallèle du discours de Dakar sur un point: l’idée que ce continent ne fait qu’un. Toutes les athlètes africaines sont visiblement pour lui dans le même paquet, qu’importe d’où ils viennent. Or «parler de l’Afrique comme une entité, c’est méconnaître la diversité des situations: il n’y a pas une mais des Afriques», déclarait en 2003 la géographe Sylvie Brunel. Un rappel toujours utile aujourd’hui.

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