Sammy Mahdi “Je dois être intransigeant”

La régularisation est une faveur et non pas un droit. C’est la ligne inflexible d’un secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration qui assure avoir un cœur. 

Sammy Mahdi @Photo News
En se durcissant d’année en année, nos conditions d’accueil ont amené des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants à vivre dans l’illégalité. Les grévistes de la faim ont récemment mis les autorités face à leurs responsabilités.
Dès ce mercredi 4 août, Moustique consacre son dossier à la question migratoire, aux sans-papiers et au droit à l’asile en Belgique. Découvrez en exclusivité, l’interview de Sammy Mahdi.

Sammy Mahdi ramène son chien Pamuk – du nom du Prix Nobel de littérature turc – à la porte de son bureau qui fait face au Lambermont. Un thé infuse devant lui. Il ne boit jamais de café. Costume sombre, sourire éclatant, le golden boy du CD&V est bel homme. Au sommet d’une pile de livres trône Les origines du totalitarisme d’Hannah Arendt. Il a lu douze fois 1984 de George Orwell, dit-il, mais son livre préféré est L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera. Jeune, il a joué énormément au foot, ce qui lui   a permis de grandir dans un monde hyper-diversifié. Cela a été son école de vie. Mais c’est aussi un dingue de jeux sur console. Il y joue encore, parfois, tard dans la soirée. Il dépiaute une orange, déguste un quartier. Il est capable d’en manger des kilos, dit-il, au point d’en avoir des crampes au ventre. Le fruit, qui a la couleur de son parti, ne quittera pas ses mains de toute l’interview. Comme une balle au centre.

Des grévistes de la faim ont failli mourir. Le PS et Écolo ont dû menacer de démissionner. Avez-vous un cœur?
SammY Mahdi – Oh oui, du cœur on en a. Et en abondance. Chaque année, 25.000 personnes ­arrivent pour demander l’asile et frappent à la porte du Petit-Château. J’ai rouvert la procédure physique dès le jour de mon arrivée. Pour des mesures Covid, on avait demandé aux gens de s’inscrire de manière digitale. À cause de cela, ils devaient dormir trois jours dans la rue. Il faut pouvoir aider des gens qui en ont besoin parce qu’ils ont fui un régime dangereux ou qui craignent une persécution parce qu’ils ont par exemple une sexualité qui n’est pas acceptée ou pour des disputes entre tribus. On aide énormément de gens en Belgique. Je m’efforce de leur permettre de travailler et contribuer à la société belge parce qu’ils ne demandent que cela. Mais ce que je veux, c’est qu’on puisse donner une réponse rapide aux gens. Sur le territoire belge, il y a chaque année 100.000 personnes qui migrent et qui ­repartent. Des gens qui viennent étudier, travailler, des regroupements familiaux. Ça ne veut pas dire que tout le monde a le droit de rester surtout quand on ne suit pas les procédures. Alors, le cœur il est présent.

Vous vous êtes montré inflexible.
Il y a des règles à la migration. Si vous voulez aller vivre aux États-Unis demain, vous devez aussi tenir compte des règles. Chaque pays a des règles. Et la première règle, c’est avant de se déplacer de faire une demande pour pouvoir travailler.

Il y aurait 150.000 sans-papiers sur notre territoire. Ils ne sont pas les bienvenus?
Chaque année, le gouvernement belge et l’Office des étrangers donnent 23.500 ordres de quitter le territoire. Pour plusieurs raisons. Un permis de courte durée qui se termine, des études qui se terminent… Un ordre de quitter le territoire, c’est plus que ne pas être le bienvenu. On veut que la migration soit bien réglée, ce qu’elle n’est pas aujourd’hui. Oui, il y a des gens qui doivent rentrer dans leur pays d’origine. Pourquoi faudrait-il faire une demande d’asile au départ si au final tout le monde peut rester?  

Vous êtes légaliste.
Non. La régularisation, c’est aller au-delà de la procédure. La régularisation est une faveur qu’on accorde, une exception à la règle. On le fait.

Ne pourrait-on pas mettre des critères?
Nous avons énormément de critères. Pour quelqu’un qui vient de Syrie, par exemple, on a des critères sur la protection internationale. Quelqu’un qui veut travailler en Belgique dans un métier en pénurie, on le permet via le guichet unique. Pour le regroupement familial, un conjoint ou des enfants, c’est possible, mais les parents et les oncles et tantes, non. Et en plus, il y a la régularisation qui est une exception qu’on peut faire. Pour une dame de 85 ans, en Belgique depuis plusieurs années, qui n’entre pas dans les critères, on peut accorder une exception. On doit rester humain. Mais si on crée des critères pour les exceptions, à ce moment-là, on crée un nouveau canal de migration. Non. La régularisation est une faveur et non un droit.

Les grévistes ne vous ont pas touché?
Bien sûr que si. Mais pas seulement eux. Chaque jour, il y a des dossiers sur mon bureau où je dois signer des ordres de quitter le territoire.

« Mes pensées sont basées sur ce qu’il y a dans mon cerveau et pas sur ma couleur de peau. »
 

Cela vous touche dans votre propre histoire familiale?
Non. Je suis qui je suis avec mes propres pensées. Mes pensées sont basées sur ce qu’il y a dans mon cerveau et pas sur ma couleur de peau. Ce n’est pas parce qu’on a un certain passé migratoire qu’on n’est pas pour une réglementation migratoire. Au contraire. Si on veut pouvoir être solidaire avec des réfugiés qui en ont besoin, il faut faire en sorte que les choses soient bien arrangées.

Theo Francken, l’ancien secrétaire d’État N-VA à la Migration, vous applaudit.
Je ne l’ai jamais vu m’applaudir. Non. J’ai ma propre vision et mes convictions. On doit apprendre côté francophone que le monde politique belge est plus diversifié qu’on ne le croit. On dit que parce que le Vlaams Belang et la N-VA sont dans l’opposition, les autres partis flamands n’osent pas faire une régularisation. C’est faux. Je n’ai pas peur de l’extrême droite. Je vous invite à lire le programme de mon parti. Il est écrit noir sur blanc que la régularisation reste une faveur accordée par le secrétaire d’État qui a un pouvoir discrétionnaire. Vooruit, l’Open VLD et le MR disent exactement la même chose. Une société est basée sur une intégration qui doit être organisée et pas un monde où on est tous citoyens du monde sans élément culturel qui nous lie les uns aux autres. J’entends d’autres partis qui estiment qu’un tissu social est arbitraire. Mais pour moi, si on brise ce tissu social, on crée des dangers énormes.

Pourquoi le programme de gouvernement ne prévoit quasi rien sur la migration?
(Silence.) Il y a des éléments. Par exemple, les apatrides, en Belgique sans nationalité, seront intégrés. Maintenant, je ne vous cache pas qu’on n’a pas tous les mêmes opinions sur la migration au sein du gouvernement. On est quatre familles politiques. On doit négocier.

Comment vous entendre avec le PS et Écolo?
J’ai eu une très bonne collaboration avec Philippe Close (le bourgmestre PS de Bruxelles – NDLR) pour établir la zone neutre et convaincre les gré­vistes de sortir de leur esprit collectif pour avoir un accompagnement individuel.

Vous avez promis de la bienveillance.
Tout le monde est traité avec bienveillance depuis des années. Les instructions données à l’Office des étrangers ne changeront pas. Ces quatre dernières années, entre 45 et 55 % des demandeurs ont obtenu une régularisation sur base d’une faveur. Dans le passé, on n’osait pas le dire.  

Vous ferez mieux?
L’important ce n’est pas le nombre absolu. Ce sont les personnes dans une vulnérabilité extrême. On parle beaucoup de la régularisation, mais on parle peu du fait que des gens sont sur le territoire belge depuis dix ans sans papiers. Comment est-ce ­possible? Il y a un combat à mener contre les employeurs véreux et les propriétaires de garages et appartements coupés en dix. Mais c’est trop facile de dire: bon, ils sont là, on va les régulariser. Non.

Il faut être désespéré pour mettre sa vie en danger en faisant une grève de la faim.
Ce n’est pas évident d’un point de vue moral de voir des personnes mettre leur vie entre les mains du secrétaire d’État: des papiers ou je meurs. Si j’accepte ça, mes bras ne seront pas assez larges pour accueillir toutes les personnes qui mettront leur vie entre mes mains. Et je donnerais un signal dangereux. Je dois être intransigeant, pas pour me montrer rude, mais pour respecter ma politique.

Vous avez mal dormi certaines nuits?
Oui. On va dormir avec l’idée qu’on pourrait se réveiller avec l’annonce d’un décès. C’est la dernière chose qu’on veut. Mais on doit être clair pour ne pas donner des faux espoirs. Chaque ­dossier va être traité. Et il y aura des personnes qui auront une réponse négative.

Ça va être des drames.
Chaque ordre de quitter le territoire l’est.

Le Covid n’est-il pas une raison d’être moins sévère? L’Italie assume cette option.
Justement. Human Rights Watch a fait un rapport dévastateur de la situation en Italie parce qu’on a donné un énorme pouvoir aux employeurs qui pouvaient régulariser ou non des sans-papiers ­vulnérables. Le Covid a surtout prouvé que vivre de manière irrégulière est dangereux et qu’il faut éviter à tout prix cela.

Comment?
Donner des réponses plus rapides. Accompagner les retours pour un futur durable dans le pays d’origine. Combattre l’exploitation économique. Pendant trop longtemps, on a accepté des per­sonnes irrégulières. Mais au total, la migration mérite plus qu’un débat sur le fait que le secrétaire d’État est gentil ou méchant.

Retrouvez l’intégralité de notre dossier « Sans papiers, sans solutions? » dans le Moustique de la semaine, en librairie dès le 4 août 2021.

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