Björk : rencontre trente minutes avant la scène

Enfant, Rudy Léonet voulait rencontrer Mickey. Adulte, il voulait interviewer l’elfe islandaise. Il n’a pas été déçu du voyage…

Bjork @BelgaImage

Illustré par Clarke, le livre Access All Areas de Rudy Léonet paraît en octobre. Pendant cinq semaines, nous en publions des extraits où – de Bowie à Daho, et de Gainsbourg à Cure – les belles rencontres se succèdent.

Quand j’étais petit je voulais voir Mickey en vrai. Ce jour-là, je veux voir Björk de près. Il y a des artistes qu’on veut rencontrer juste pour leur parler et puis d’autres qu’on veut approcher comme pour vérifier qu’ils existent pour de vrai. En 1996, Björk est au sommet de sa nouvelle popularité. Personne n’a vu venir cette “Madonna alternative” et elle cultive avec énormément de soin tout ce qui la fait passer pour un accident industriel, un succès à la marge, un phénomène unique, cataclysme naturel. Il faut dire qu’elle a un solide bagage: elle se fait connaître comme enfant artiste dans son pays natal, l’Islande, avant d’entamer une carrière indie au sein des Sugarcubes – groupe éclair à l’influence majeure, dans lequel elle s’égosillait déjà pour se faire une place dans des chansons bruitistes et déstructurées qui vont influencer toute une génération dont dEUS chez nous.

Björk, c’est une sorte d’elfe, mi-enfant mi-adulte parfaitement cerné par la photo noir et blanc de Jean-Baptiste Mondino sur “Debut.” Et elle veut entretenir cette part féerique de lutin malicieux qui la fait ne ressembler à personne d’autre. Sa pleine mesure elle la donne sur scène. Vocalement, ses performances sont bluffantes et personne ne comprend comment une voix si juste et surtout si puissante peut sortir de ce petit corps aux mensurations XS. Dans les coulisses de sa tournée “Post”, arrêtée à Rock Werchter, son tour manager est véritablement hystérique. On vient de voir apparaître les premiers appareils photo numériques. Ils sont énormes, lourds, l’écran est large, la sauvegarde se fait sur des disquettes 3.5. Le manager court partout dans le frontstage en criant “No digital” aux photographes qui attendent patiemment dans la fosse l’arrivée de sa (sur)protégée. Comme si une photo numérique était plus révélatrice qu’un cliché argentique? Mais on sent que le contrôle est partout.

Trente minutes avant de monter sur scène (c’est un vieux truc de donner une interview juste avant de monter sur scène, ça donne un prétexte en or pour écourter l’entretien), Björk entre dans sa loge où je l’attends. Elle parle très fort au téléphone, elle est très énervée dans sa robe criarde jaune canari. Elle s’exprime bruyamment avec un gros accent londonien cockney. Elle jure comme un chauffeur de taxi dans un embouteillage. Où est passée la fée mutine? Quand le micro s’allume pour l’interview, tout à coup, elle redevient le lutin islandais que tout le monde attend et elle parle d’une petite voix facétieuse avec un énorme accent nordique comme si elle cherchait chacun de ses mots en découpant chaque syllabe. “Hel-lo-I-am-Björrrrk-frrrrrom-I-ce-land.”

Une fois les micros éteints, elle se remet à parler avec un fort accent londonien natif. Une heure plus tard elle sera sur scène dans une tenue sobre, sa coupe au carré mal coiffée, robe de communiante parfaitement en phase avec cette idée de jeune fille sauvage proche de la nature et dont la voix est habitée par l’esprit des Huldufólk. Beaucoup plus tard elle basculera et se noiera dans l’art moderne en fréquentant assidûment Matthew Barney. Mais elle continuera, comme Jane Birkin en France, à cultiver son accent folklorique. Très bonne comédienne, elle était faite pour le cinéma dont Lars von Trier l’a dégoûtée en 2000 sur le tournage de Dancer in the dark.

bjork

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