La Belgique compte 133.600 millionnaires

Malgré la crise, leur patrimoine a gonflé de 2,4 % en un an. Un nouveau rapport immobilier dresse leur profil.

Square des Millionnaires

Certains copropriétaires froncent parfois les sourcils au moment de payer les charges communes. Au bout de l’avenue Louise, à Bruxelles, le square du Bois impose des frais fixes inhabituels. Une grille verrouille l’accès de cette impasse privatisée. L’entretien, la réparation ou le réaménagement de la voirie incombent donc à ses occupants. Pas de quoi poser un problème insurmontable. Surnommé “le square des millionnaires”, l’endroit concentre en effet une partie des maisons les plus chères du pays.

Les lecteurs intéressés apprendront avec bonheur la récente mise en vente d’un hôtel de maître. Son acquisition nécessite toutefois cinq millions d’euros. La somme rondelette peut certes faire reculer. En échange, vous bénéficierez toutefois de 900 mètres carrés, de sept chambres, de salles de réception et de plusieurs cuisines. Sans compter évidemment un ascenseur. Nul doute que de nombreux habitants du square font partie des 133.600 millionnaires belges recensés en 2020.

Le chiffre vient de tomber. Dans son rapport annuel sur la richesse mondiale, la société Capgemini constate que les grosses fortunes du pays résistent à la crise. Au nombre de 133.600, celles-ci ont vu, en 12 mois, leur effectif gonfler de 0,7 % et leur patrimoine de 2,4 %. Où trouver ces Belges qui possèdent en moyenne 2,5 millions de dollars? À quoi doivent-ils leur fortune et que faut-il retenir du rapport de Capgemini? La première observation, c’est que l’entreprise a effectué ses calculs en monnaie américaine. Or un million de dollars ne vaut entre guillemets que 850.000 euros. L’utilisation de critères restrictifs relativise toutefois ce premier constat.

Économiste à l’ULiège, Pierre Pestieau fait partie des rares spécialistes belges en distribution de richesses et de revenus. Le chercheur cite trois modes de calcul d’une fortune. “La plus couramment utilisée, c’est le patrimoine net, c’est-à-dire la valeur de tous les biens, moins les dettes. Il y a ensuite le patrimoine brut, qui représente la somme de tous les biens. Et, enfin, il y a une valeur qui tient compte du patrimoine dont on déduit le prix de la résidence où on habite.” C’est cette option, la plus sévère des trois, qu’a choisie Capgemini.

“Certains cadres d’entreprises du BEL 20 gagnent plusieurs centaines de milliers d’euros par an. Le million est vite atteint.”
 

Le terme “millionnaire” nourrit l’imagination. De nombreuses émissions télévisées comme le célèbre jeu de Jean-Pierre Foucault sur TF1 Qui veut gagner des millions (en fait une adaptation d’un jeu anglais) lui doivent son succès. Son sens a toutefois fort évolué, souligne Pierre Pestieau. “Être millionnaire aujourd’hui, c’est très différent d’il y a 50 ans. Je prends pour  exemple des amis qui habitent à Bruxelles. Ils ne sont pas riches en revenus ou en capital, mais leur maison a pris beaucoup de valeur, car elle se situe à Etterbeek ou à Saint-Gilles. Ils sont donc en soi millionnaires, sans le savoir.”

Dans son rapport sur la richesse, le Crédit Suisse inclut ces heureux propriétaires. La Belgique passe soudain… à 515.000 millionnaires en dollars. Habiter une maison qui a pris de la valeur fait-il toutefois de vous un riche? “Déterminer le montant à partir duquel on est qualifié de riche est arbitraire. Selon moi, celui-ci devrait évoluer au même rythme que le PIB, mais ce n’est pas très accrocheur. Il vaudrait peut-être mieux décider que les riches constituent une minorité spécifiée de familles. En 2018, on sait ainsi que 2 % de Belges possèdaient plus de deux millions d’euros.”

La fortune de la Flandre

Nul besoin d’être devin pour localiser les 133.600 millionnaires de Capgemini. “Les statistiques fiscales suffisent”, explique Pierre Pestieau. Les richesses sont souvent collées aux revenus. La probabilité d’en croiser au supermarché augmente donc dans les deux provinces du Brabant, puis en Flandre orientale et occidentale. S’y rajoutent pour le volet bruxellois les communes d’Uccle, Woluwe-Saint-Pierre et Watermael-Boitsfort. La Flandre concentre l’ultra-majorité des millionnaires du pays. Lasne (3e place) fait office d’exception dans le top 10 des entités les plus prospères recensées en 2019 par Statbel. Les neuf autres se trouvent au nord du pays. Parmi  celles-ci, figurent Knokke (5e) et Coxyde (8e).

Les ventes de voitures de luxe transmis par la Febiac constituent un autre indicateur spatial. Sans surprise, les immatriculations de limousines et de modèles ultra-sportifs neufs confirment le déséquilibre régional. Avec 1.763 véhicules (66 %), la Flandre en concentrait l’essentiel en 2018. Loin derrière, viennent ensuite la Wallonie (741; 27,9%) et Bruxelles (151; 5,6%).

Portefeuille d’actifs variés

Les millionnaires conservent de nombreux secrets. “Impossible de connaître la composition de leur richesse dans le détail, explique l’économiste Étienne de Callataÿ. Pour autant que je sache, nous ne savons pas comment les gens investissent.” Dresser un portrait- robot reste toutefois réalisable. Pierre Pestieau évoque une personne souvent plutôt âgée avec un portefeuille d’actifs variés. “Vous y trouverez 20 % d’actions, 28 % de liquidités en cash ou sur des comptes facilement liquidables, 16 % d’immobilier et le reste, ce sont des actifs avec des rendements fixes comme des obligations.” CEO de Capgemini Belgique, Robert van der Eijk place, pour sa part, l’immobilier en tête des investissements. Certains gros salaires du secteur privé permettent aussi de se constituer un solide bas de laine, ajoute un dirigeant d’entreprise, qui préfère garder l’anonymat. “Certains cadres d’entreprises du BEL 20 gagnent plusieurs centaines de milliers d’euros par an. Le million mis de côté est assez vite atteint.

Comparée au reste du globe, la Belgique enregistre toutefois des écarts de richesse relativement faibles. En 2020, le nombre de millionnaires dans le monde s’est accru de 6,3 % et leur fortune a bondi de 9,1 %.  Dans une étude consacrée aux hauts revenus entre 1990 et 2013, l’économiste André Decoster (KUL) soulignait en 2017 la stabilité des écarts de richesse. “La part des 10 % les plus riches dans la répartition des revenus bruts est restée remarquablement stable. On n’observe pas non plus de forte hausse de la part du top 1 % comme en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux États-Unis.” Les millionnaires belges moins bien lotis que les autres? Ceux qui ne le sont pas pourront se rassurer de cette manière… et tenter leur chance à Qui veut gagner des millions?

 

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