Quelle mouche a piqué Bart De Wever pour rêver tout haut de rattacher la Flandre aux Pays-Bas?

Ce plan, qui a des racines historiques, est aujourd’hui insensé.

Bart De Wever et Mark Rutte, Premier ministre des Pays-Bas. @BelgaImage

« Si je pouvais mourir en tant que Néerlandais du Sud, je mourrais plus heureux qu’en tant que Belge”, a balancé le président de la N-VA plaidant soudain pour une réunification de la Flandre et des Pays-Bas, comme la prochaine étape après la réalisation du confédéralisme. “Bart De Wever est un historien et il sait que la période d’occupation espagnole a été le drame de la Flandre”, justifie l’écrivain rattachiste Jules Gheude.

La Flandre et les Pays-Bas formaient en effet autrefois une unité, mais la chute d’Anvers lors de la guerre de Quatre-Vingts Ans en 1585 ans y a mis un terme. “On sait comment certains historiens se sont efforcés de créer le mythe de la nation belge. Godefroid Kurth, notamment, insistait sur l’importance du catholicisme en tant que ciment. Mais la période espagnole met à mal sa théorie. À cette époque, en effet, la Flandre, constituée du comté de Flandre et du duché de Brabant, était largement acquise à la réforme calviniste, tout comme l’ensemble des provinces du Nord.”

Une situation que ne pouvait tolérer le très catholique roi d’Espagne, Philippe II. Il fut donc décidé de reconquérir ces territoires récalcitrants. Reconquista particulièrement cruelle et sanglante.“Les persécutions religieuses auront arraché les Flamands à leur destin naturel. Anvers, qui était alors le siège des États généraux des révoltés, aurait pu devenir la capitale des Pays-Bas. On connaît le résultat. Tandis que la langue néerlandaise va pouvoir s’épanouir dans les Provinces-Unies grâce à la traduction de la Bible, la Flandre se morcelle en patois locaux.”

L’écrivain et poète flamand Geert van Istendael confirme. “ La reconquête espagnole a été en effet une catastrophe. La Flandre a perdu 150.000 protestants qui se sont dirigés vers la Hollande. Or ils avaient des lettres, de l’éducation, de l’argent.” Au-delà des racines historiques, Jules Gheude voit d’autres avantages à cette réunification rêvée par De Wever. Aujourd’hui, les Pays-Bas forment un pays prospère, dont la dette publique représente 58 % du PIB et se situe donc en dessous de la limite européenne de 60 %. Autre impact important: en rejoignant les Pays-Bas, la Flandre continuerait, de facto, à faire partie de l’Union européenne et des grandes organisations internationales.

Pas besoin de solliciter des “réadhésions”, comme ce serait le cas si la Flandre proclamait unilatéralement son indépendance. Bref, les rattachistes wallons ont applaudi des deux mains à l’idée de Bart De Wever, eux qui rêvent d’une Wallonie en tant que département français. On notera au passage que le Rassemblement Wallonie France (RWF) de Gendebien se maintient à peu près via un site internet alimenté tous les jours. “ Mais il n’y a pas de mouvement structuré. Et les relations actuelles ne sont pas bonnes. L’animateur vedette Laurent Ruquier vient de traiter les Belges de salopards parce qu’ils n’ont pas donné 12 points à la France à l’Eurovision. Et la défaite de l’équipe de France de football a donné lieu à un déferlement de moqueries de la part des Belges”, déplore Jules Gheude.

Incompréhension

Le rattachement à la France est bien loin de toute réalité et celui de la Flandre aux Pays-Bas l’est en fait encore plus. “C’est un débat qui ne se pose pas pour la toute grande majorité des Flamands et une question qui n’existe pas sauf pour une toute petite minorité”, pose le politologue Carl Devos de l’Université de Gand. L’orangisme, comme on le nomme parfois, est un courant beaucoup plus petit que le rattachisme wallon, estime Carl Devos. “ L’un ou l’autre politique défend cette idée de longue date comme le socialiste Louis Tobback. On ignorait que Bart De Wever avait aussi ce plan en tête. La N-VA est un parti séparatiste qui veut une Flandre indépendante. On sait aujourd’hui que cette démarche confédérale a avancé sans aboutir lors des négociations entre De Wever et Paul Magnette. Et là, De Wever voudrait non pas l’indépendance mais que la Flandre soit une partie des Pays-Bas. La question, c’est “Monsieur De Wever, que voulez-vous?”, soupire le politologue.

“Bon, on dira que ce sont les vacances d’été. C’est vraiment bizarre. Mais ça n’a pas donné lieu à un grand débat en Flandre. Ce scénario, c’est de la science-fiction qui ne se produira jamais”, tranche Carl Devos. Car paradoxalement la majorité des personnes en Flandre ont un sentiment d’identité multiple, à la fois flamande et belge. Le phénomène est très curieux. “ Malgré les scores très élevés des deux partis ouvertement séparatistes que sont le Vlaams Belang et la N-VA, leurs électeurs en général ne veulent pourtant pas se séparer de la Belgique, relève Carl Devos. Tous les sondages l’indiquent. L’immense majorité des Flamands ne veulent en fait pas quitter la Belgique.

Retour vers le passé

Je suis belgiciste. La Belgique est un État qui sait vivre ensemble sans violence. Le mouvement flamand d’émancipation est par ailleurs tout à fait légitime”, confirme Geert van Istendael qui déplore pourtant qu’en 1830, on ait raté la constitution d’un État plurilingue réunissant la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. “Mais un retour vers le passé est impossible. Les deux États se sont développés très différemment au niveau culturel, social et économique. Ces Pays-Bas réunis, c’est une histoire de fous.  Le rêve de Bart De Wever n’a pas de sens. Les Flamands comme lui ont une mentalité de caliméro, d’éternelle victime. Dans cette configuration avec les Pays-Bas, les Flamands seraient éternellement une minorité.  Je constate que ces dernières années, la Flandre et la Hollande ne se regardent plus. Beaucoup de Flamands ne font même plus aucun effort pour parler un néerlandais convenable. J’ai en fait la conviction intime que Flamands et Wallons sont très semblables alors que les Néerlandais, même ceux du Brabant du Nord, sont très différents. On a habité ensemble pendant 190 ans.

Mais en fait qu’est-ce qui différencie un Hollandais et un Flamand? “Les Hollandais disent clairement et nettement ce qu’ils pensent. Les Flamands les trouvent brutaux pour cette raison. C’est une différence très marquée. Et puis, aux Pays-Bas, l’État est la propriété des citoyens tandis qu’en Belgique l’État, c’est l’ennemi. Enfin l’urbanisme est complètement opposé. La Hollande, qui est très peuplée, est ordonnée tandis qu’en Belgique tout est éparpillé et désordonné. Pour toutes ces raisons et d’autres, les relations entre la Flandre et les Pays-Bas sont en réalité horriblement compliquées.”

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