La dépression dans le sport de haut niveau, un tabou en train de sauter ?

La superstar de la gymnastique américaine Simone Biles a déclaré forfait pour le concours général individuel, afin de préserver sa « santé mentale » et son « bien-être ». Avant elle, le cas de la tennisswoman Naomi Osaka avait déjà mis en lumière le tabou de la dépression chez les athlètes.

BELGAIMAGE/ la gymnaste Simone Biles à Tokyo, le 27 juillet

Dans le monde de la gymnastique olympique, c’est un petit séisme. Simone Biles, quadruple médaillée d’or à Rio et considérée comme la GOAT ((Greatest of all times), s’est retirée du concours par équipes aux JO de Tokyo, après un saut mal négocié au cheval d’arçons. Dans la foulée, elle annonçait son forfait pour le concours général, l’épreuve phare de la discipline. Physiquement, tout allait pourtant bien pour la gymnaste de 24 ans, qui a expliqué combattre « les démons dans [sa] tête ». « Je dois faire ce qui est bon pour moi et me concentrer sur ma santé mentale et ne pas compromettre ma santé et mon bien-être », a-t-elle précisé. La veille, elle avait déjà avoué sur Instagram avoir l’impression de porter « le poids du monde sur [ses] épaules ».

Un cri de souffrance qui fait écho à l’aveu de Naomi Osaka, n°2 mondiale à la WTA. En juin, la tennisswoman avait fait sensation, en refusant de se rendre aux conférences de presse à Roland- Garros. La Japonaise avait reconnu avoir déjà traversé de longues périodes de dépression. Favorite du tournoi olympique (elle jouait à domicile), elle est sortie de la compétition par la petite porte, éliminée mercredi en huitièmes de finale.

 Avant elle, d’autres sportifs de (très) haut niveau avaient avoué avoir vécu des passages à vide, comme les nageurs Michael Phelps, Ian Thorpe, ou le cycliste Tom Dumoulin. Certains avaient même perdu leur combat, comme l’Américaine Kelly Catlin (médaille d’argent en poursuite cycliste par équipe à Rio), qui s’est suicidée en 2019.

Le stress au quotidien

Des crises d’angoisse aux troubles du comportement, en passant par des épisodes dépressifs lourds… les maux de l’âme n’épargnent pas les sportifs. Comme pour beaucoup d’autres travailleurs, la pression et le stress font partie de leur quotidien. Les sacrifices qu’impliquent le top niveau- notamment une vie sociale et sentimentale rendue compliquée par toutes les privations nécessaires à la performance- ne sont pas toujours évidents à supporter, et peuvent finir par peser.

Un rapport réalisé en 2019 par un panel d’experts pour le Comité international olympique révélait que les athlètes masculins de sports collectifs étaient jusqu’à 45 % atteints par l’anxiété et la dépression et 5 % sujets au burn-out et à une consommation d’alcool problématique. Tout en sachant que les sportifs de disciplines individuelles seraient plus exposés, du fait de l’isolement. Du côté des femmes, le rapport relève une prévalence de 10 à 25 % de dépression et de troubles de l’alimentation. Les blessures, la baisse de performance, le surentraînement et un perfectionnisme « inadapté » étaient identifiés comme des facteurs de risque.

En contexte « covid », la Fédération internationale des associations de footballeurs professionnels (Fifpro) avait également mené une enquête en 2020 pour s’intéresser aux troubles psychologiques, qu’ils soient d’ordre professionnel ou privé. Bilan : 22 % des joueuses et 13 % des joueurs faisaient état de symptômes compatibles avec le diagnostic d’une dépression. « La dépression, c’est un mot qui a une connotation péjorative et qui est mal compris par la population », cadrait pour l’AFP le professeur Philippe Godin, psychologue du sport à l’université de Louvain. « Dans le sport, il faut être fort, montrer qu’on est costaud, presque invincible. Donc ce n’est pas compatible avec une faiblesse ».

Le mythe du sportif invulnérable

Si les aveux de Simone Biles ou Naomi Osaka étonnent, c’est donc probablement en raison du mythe du sportif de haut niveau ancré dans la pensée collective. Figure charismatique, le sportif est considéré comme un individu hors normes, presque invulnérable, à qui on peut seulement pardonner la blessure physique, là où le blues et le vague à l’âme paraissent tout de suite beaucoup plus suspects, illégitimes. Le retrait de la gymnaste américaine a ainsi fait dire au commentateur de la chaine flamande Sporza Dirk Van Esser que Simone Biles « laissa[it] tomber son équipe ». Un problème mental, a-t-il jugé, est « difficile à évaluer », mais peut aussi « être simulé » ou « utilisé ». « Si je n’ai pas envie de continuer, ai-je un problème mental ou un problème médical ? » Des propos jugés indignes par certains internautes, invitant sur Twitter la chaine à trouver un « nouveau commentateur ».

Mais pour Philippe Godin, le tabou de la santé mentale est tout doucement en train de sauter, chez les premiers intéressés en tout cas. « Il y a 20 ans, quand je parlais de ça dans les congrès, on ne m’écoutait absolument pas. Ça a bougé. Aujourd’hui je dirais que 10% de la population sportive est acquise à l’idée qu’un suivi psychologique, c’est intéressant ».

Plus d'actualité