Le climat déboussolé : à quoi s’attendre ces prochaines années?

Les terribles inondations qui ont frappé le pays sont-elles une illustration supplémentaire du réchauffement climatique? Éclaircissements avec Jean-Pascal van Ypersele, climatologue. -

Inondations à Pepinster - BelgaImage

C’est comme s’il avait remplacé les experts Covid au plus fort de la pandémie. Jean-Pascal van Ypersele s’anime et s’active pour tenter de comprendre pourquoi et comment ces inondations d’envergure ont frappé notre pays. La question est sur toutes les lèvres: le réchauffement climatique est-il ­responsable de ces chutes de pluie intenses ayant provoqué le déluge et au dernier macabre comptage, la mort de vingt-trois personnes chez nous, plus de soixante en Europe?

En préambule, le climatologue précise un point capital. Lorsqu’on parle d’inondations associées aux changements climatiques, on en distingue deux grandes catégories: celles liées à l’eau tombée du ciel ou amenée par les cours d’eau qui ­débordent et ­celles liées à l’élévation du niveau des mers. Cette dernière catégorie n’est pas concernée par les événements récents qui ont ciblé notre pays, mais elle n’en demeure pas moins importante. “Le niveau des mers a déjà augmenté de 20 centimètres en 100 ans et nous nous dirigeons d’ici la fin du siècle vers une augmentation de 50 centimètres à un mètre, commente Jean-Pascal van Ypersele.

« Un accroissement lié à trois facteurs: l’eau se dilate lorsqu’on la chauffe; les glaciers – comme celui des Alpes – fondent et ajoutent de l’eau à l’océan; enfin – et c’est le facteur qui à terme deviendra le plus important – la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique.” Invisible à l’œil nu, ce lent processus a pourtant des conséquences ­dramatiques comme ce fut le cas en 1953 ­lorsqu’une tempête poussa les eaux vers la côte ­provoquant d’immenses inondations en Belgique et surtout aux Pays-Bas.

Les deux extrêmes

Les inondations de la semaine dernière sont, elles, liées à l’abondance d’eau de pluie. Pour expliquer la catastrophe qui a suivi, Jean-Pascal van Ypersele pointe deux raisons. D’abord et avant tout l’intensité de ces trombes d’eau. Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) avait déjà mis en garde dans son premier rapport en 1990: “avec l’effet de serre, les deux ­extrêmes du cycle hydrologique – la sécheresse et la pluie – s’accentueront”. C’est exactement ce qu’il s’est passé comme le démontre le climatologue… “Dans une atmosphère plus chaude, les quantités de vapeur d’eau sont plus importantes, explique-t-il. Et lorsque les ­conditions sont réunies pour que cette vapeur d’eau se condense, les quantités de pluie qui peuvent tomber en un temps donné sont plus importantes.

Deuxième raison à ces violentes précipitations:  les dépressions et zones de pluie qui d’habitude tra­versent le pays en quelques heures, voire une journée, ont ralenti et stationné au-dessus de nos têtes. Un ralentissement qui peut – même si le ­consensus est moins large – être imputé au réchauffement climatique. Avec les régions polaires qui se réchauffent plus vite que le reste du globe, le ­contraste thermique diminue. Or ce contraste alimente la force du jet-stream. Et c’est ce dernier qui oriente dans une large mesure les déplacements des zones de basse et haute pression.

Un élément crucial comme le souligne Jean-Pascal van Ypersele: “Habituellement, le jet-stream pousse de manière privilégiée de l’ouest vers l’est. Avec la diminution du contraste thermique il devient moins clairement orienté et a tendance à onduler. Lorsque c’est le cas, il est comme une corde qui se détend, provoque de larges oscillations et les mouvements du courant sont différents. Lorsqu’il déplace vers l’est des zones de basse pression – celles qui nous occupent en ce moment – elles ont tendance à ­rester plus longtemps au-dessus d’une zone”. Il faudra bien entendu analyser l’ensemble des données,  mais le climatologue en est convaincu, c’est la ­combinaison de ces deux facteurs qui a provoqué le chaos de ce mois de juillet.

D’autres ont montré du doigt l’état des sols, les pratiques agricoles et l’entretien des cours d’eau. Des accusations auxquelles n’adhère pas Jean-Pascal van Ypersele: “L’imperméabilisation des sols a tendance à augmenter, parce qu’on a construit beaucoup de routes, macadamisé énormément de surfaces, artificialisé des rives de rivières… Tout cela ne favorise évidemment pas l’écoulement des eaux. Mais les hydrologues semblent s’accorder avec l’intensité, la durée et les débits que nous avons connus ces derniers jours – même avec des sols plus perméables, nous aurions connu le même type d’inondations, peut-être un peu moins graves mais pas beaucoup”…

Et si nous vivons la situation comme un événement disruptif et tétanisant, on est en droit de se demander si ces conditions météorologiques ne peuvent pas être prévues à plus long terme. Oui, elles le peuvent – dans une certaine mesure -, mais dans ce cas, elles ont surpris tout le monde, y compris les climatologues. Il n’empêche, la semaine dernière, certains processus n’ont-ils pas été sous-estimés dans les modèles de prévisions clima­tiques? Jean-Pascal van Ypersele ne cache pas son inquiétude: “Il y a évidemment une angoisse liée à l’intensité des changements climatiques actuels, mais parallèlement il y a une inquiétude face à la lenteur des décisions politiques”.

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