Une Italie à l’accent brésilien, mais qui refuse toute influence africaine

Jorghinho et Emerson, deux joueurs nés au Brésil, tenteront de remporter l'Euro 2020 pour la Squadra Azzura ce dimanche soir. Mais, contrairement à la plupart des nations européennes, l'Italie n'a aucun joueur d'origine africaine dans ses rangs. La raison est politique et remonte à Mussolini.

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Celui qui a délivré l’Italie en demi-finale de l’Euro 2020 face à l’Espagne est Brésilien. Jorge Luiz Frello Filho, dit Jorginho, est né et a grandi dans l’état brésilien de Santa Catarina. A 15 ans, il quitte le pays pour l’Italie où il intègre le club de Vérone. Cinq ans plus tard, il obtient la nationalité italienne. En Italie, c’est le droit du sang qui prime. Celui ou celle qui peut prouver qu’il ou elle a des ancêtres italiens peut réclamer la nationalité. Jorginho l’a obtenue grâce à son arrière-arrière-grand-père originaire de Vénétie.

 

C’est donc un Brésilien qui a permis aux Azzuri de se qualifier pour la finale de l’Euro. A contrario, la Nazionale, à la différence de (quasiment) tous les autres pays européens (de la Suisse à la Finlande, à l’exception de l’Espagne), ne comprend dans ses rangs aucun joueur d’origine africaine. Ils sont pourtant des dizaines de milliers à vivre et à travailler en Italie depuis les premières migrations dans les années 90. A pouvoir potentiellement porter la vareuse bleue.

 

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De Mussolini à Salvini

 

L’obtention de la nationalité italienne est un sujet tabou en Italie. Un sujet de société dont le football est un des vecteurs. En 2017, quand la Squadra n’a pas réussi à se qualifier pour la Coupe du monde russe, pour certains comme le chef de la Lega d’extrême-droite Matteo Salvini, c’était parce qu’il y avait « trop d’étrangers » dans le championnat italien et « pas assez de place pour les jeunes Italiens, y compris sur les terrains de foot ». Pour d’autres ancrés à gauche, c’était au contraire la faute au droit du sang qui empêchait un « renouvellement » du football italien comme la France et l’Allemagne avait pu en bénéficier. Un projet de loi en faveur du droit du sol a été remisé au placard par le Sénat à cette même époque.

 

Ces débats ne datent pas d’hier. Dans les années 1920, déjà, il en était question. Le football est alors en passe de devenir le sport roi et, à cette époque, le sport est une arme politique. Particulièrement pour Benito Mussolini qui y voit une vitrine de la supériorité de la nation, un moyen aussi, de contrôler les masses. C’est l’époque de la construction des grands stades fascistes et des compétitions sportives internationales qui doivent faire la gloire d’une nation.

 

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La « charte Viareggo » adoptée à l’époque veut rendre le calcio aux Italiens. Il limite le nombre d’étrangers dans les clubs transalpins. Las, sans l’apport des Hongrois et des Autrichiens, les résultats ne suivent plus. Mussolini se tourne alors vers la diaspora italienne d’Amérique du sud. Et pour cause, l’Uruguay est alors deux fois championne olympique et s’apprête à remporter la première coupe du monde en 1930. Quatre ans plus tard, l’Italie qui remporte son premier trophée mondial est composée pour moitié de joueurs latino-américains d’origine italienne. Les rimpatriati (les « rapatriés »). Aujourd’hui, on parle plutôt d’oriundi (les « originaires »).

 

C’est ainsi que, de Libonatti à Jorginho en passant par Camoranesi, nombre de latino-américains ayant du sang italien quelque part dans son arbre généalogique porte la vareuse azzura. Et ce, malgré les mots de Camoranesi, champion du monde en 2006 : « Mon sang est argentin et le restera. J’ai simplement choisi de défendre les couleurs de l’Italie avec dignité ».

 

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De Balotelli à Moise Keane

 

Par contre, les nombreux joueurs d’origine africaine qui sont nés en Italie, ont grandi en Italie et se sentent italiens, la porte reste fermée. A quelques exceptions près. Car il existe des joueurs italiens noirs ayant porté le maillot bleu. On pense, bien sûr, à Mario Balotelli, avant-centre qui avait mené l’Italie en finale de l’Euro 2012. Né à Palerme de parents guinéens, il a été élevé dans une famille italienne qui lui a donné son nom. Mais n’étant pas adopté, il a dû attendre ses 18 ans pour être naturalisé et pouvoir enfin jouer pour la Nazionale. Lorsqu’il obtient la nationalité en 2008, il déclare : « Je suis italien, je me sens italien, je jouerai toujours pour l’équipe nationale d’Italie ».

 

Pourtant, la relation n’a pas toujours été facile avec les supporters du calcio. Le racisme est en effet monnaie courante dans les stades italiens, jusque sur les plateaux de télévision consacrés au foot. Romelu Lukaku a en eu pour ses frais. Mais ces deux joueurs (et d’autres) permettent de faire, petit à petit, changer les mentalités. Pour autant, Moise Kean, le jeune prodige d’origine ivoirienne, ne fait pas partie du groupe italien de cet Euro.

 

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Né dans le Piémont en 2000, la jeune star du PSG a également été naturalisée. C’est en 2015 qu’elle fait ses débuts dans l’équipe d’Italie des moins de 15 ans. En novembre 2018, Keane est appelé par Roberto Mancini. Il devient le premier joueur né au XXIe siècle à jouer pour l’équipe d’Italie. Mais il n’a pas été retenu dans le groupe des 26 joueurs qui affrontera l’Angleterre en finale. Un choix purement sportif.

 

Reste que Moise Kean est depuis un moment la cible de Matteo Salvini et de sa ligue d’extrême droite, premier parti dans les sondages. Pour lui (comme pour Mussolini à l’époque), pas question d’immigré africain dans l’équipe nationale. Pas question de droit du sol. De son côté, Moise Kean a déjà dit ce qu’il pensait de tout cela : « Si nous vivons ici, nous devons être traités comme des Italiens».

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