Glyphosate : pourquoi peut-on encore utiliser cet herbicide très controversé?

Mauvais pour la biodiversité, cancérogène probable…  Un nouveau rapport relance le débat sur l’impact réel de l’herbicide alors que l’Europe pourrait prolonger son utilisation. 

BelgaImage - Glyphosate

La commune d’Attert, à la frontière du grand-duché de Luxembourg, a la particularité d’être un parc naturel depuis 1994. Pour cette raison, son bourgmestre, Joseph Arens, défend une agriculture biologique, voire carrément conservatrice. Il n’éprouve donc pas beaucoup de sympathie pour les pesticides. Lorsque le grand-duché de Luxembourg a interdit le 1er janvier dernier le glyphosate sur son territoire, “Josy” Arens, soutenu par le conseil communal, a décidé de suivre l’initiative. Seul hic: l’interdiction dans l’UE, comme l’ont fait nos voisins luxembourgeois et, par extension, la commune d’Attert, ne serait pas légale. Du moins, c’est ce que lui a répondu au ­Parlement notre ministre de l’Agriculture David Clarinval. “Légal ou pas, à partir du moment où le Grand-Duché a interdit le glyphosate, nous sommes une commune frontalière et nous devions suivre. 50 % de la surface agricole de la commune d’Attert est exploitée par des agriculteurs du Grand-Duché. Notre crainte était de les voir utiliser nos terres pour se débarrasser des stocks”, défend le bourgmestre.

À Attert, la décision n’a pas été difficile à prendre. La plupart des agriculteurs ne portaient déjà pas dans leur cœur le produit commercialisé sous le nom de Roundup par Monsanto (absorbé en 2018 par Bayer) et tous les herbicides concurrents. “Dans le cadre du programme “Générations Terre” de la Région wallonne, on a constaté que d’année en année le ­nombre d’agriculteurs utilisant du glyphosate diminue. Nous avons donc pris cette décision à un moment où le produit n’était plus utilisé que de façon marginale, poursuit Arens. Je sais que ça prend plus de temps à l’agriculteur. Et c’est vrai. À l’époque de l’agriculture sans pesticides ni engrais ­chimiques, il fallait de la main-d’œuvre. Mais le monde agricole voit aussi qu’il ne peut pas continuer les pratiques agricoles d’aujourd’hui sinon on va droit dans le mur.

Cancer et querelles d’experts

Chaque année, la production de glyphosate, l’herbicide le plus utilisé au monde, atteint les 700.000 tonnes. Il doit son succès au fait qu’il permet de semer ou de planter très rapidement après son application. Pratique, donc, mais pas sans controverses. Le toxicologue et directeur de recherche au FNRS Alfred Bernard le concède, “on ne peut pas nier que les insecticides, surtout, mais également les herbicides ont un impact sur les écosystèmes et la biodiversité”. Mais si la Belgique interdit via un arrêté royal de 2018 l’usage de produits phytopharmaceutiques par les particuliers, c’est surtout pour des raisons de santé. C’est aussi cet argument qui pousse la Commission européenne et les États membres à s’interroger: faut-il renouveler l’autorisation de mise sur le marché après décembre 2022? Il est plus simple de poser la question que d’y répondre. D’abord parce que l’industrie pèse des montants exorbitants à l’échelle planétaire.

Ensuite parce que le Roundup et ses concurrents restent très ­utilisés, y compris en Wallonie.
Bernard De Cocq, responsable du service d’étude de la Fédération wallonne des agriculteurs (FWA), constate une “tendance à la diminution” depuis 2018. Mais l’alternative idéale n’a pas encore été trouvée (lire encadré). Le représentant de la FWA veut rassurer: “On n’est plus dans des usages systématiques, les risques au niveau alimentaire sont faibles. De plus, les agriculteurs utilisent des produits comme ceux-là dans le cadre d’une formation continue, en toute sécurité”. Enfin, les scientifiques ne sont pas d’accord entre eux. Certes, certains éléments ­laissent penser que le glyphosate est dangereux pour la santé. Marie-Monique Robin, journaliste et auteure de Le Roundup face à ses juges, a récolté de nombreux témoignages censés démontrer les conséquences d’une exposition au produit  (malformations chez les nouveau-nés, maladies chroniques rénales, cancers, etc.).

« Le glyphosate est mauvais pour l’environnement. Concernant la santé, les études se contredisent… »
 

Plusieurs tribunaux ont en outre déjà condamné Monsanto-Bayer, car le Roundup aurait causé des cancers. La preuve scientifique la plus manifeste résiderait dans le rapport du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), dépendant de l’OMS, qui a placé en mars 2015 le glyphosate dans le groupe 2A, soit celui des agents “probablement cancérogènes” pour les humains. Et la semaine dernière, l’Institut nationale de la santé et de la recherche médicale (INSERM) concluait son rapport par le constat que les preuves des liens entre l’exposition aux pesticides et plusieurs maladies (cancers, lymphomes, troubles anxio-dépressifs, etc.) se renforçaient de jour en jour. Toutefois, elles ne sont pas (encore?) suffisantes. Concernant le glyphosate en particulier, selon le collectif d’experts, la probabilité du lien entre l’exposition et le risque de lymphomes est de niveau “moyen”.

Là où ça se complique, c’est que d’autres études, dont celles du Comité mixte d’experts pour l’alimentation, un autre organe dépendant de l’OMS, conclut que le glyphosate est un “cancérogène improbable”. En outre, mi-juin, l’Assessment Group on Glyphosate (AGG), un groupe formé d’agences sanitaires de France et de Hongrie, des Pays-Bas et de Suède dans le cadre de la réflexion pour le renouvellement, a sorti un rapport dont l’enseignement principal est que les experts n’ont trouvé, pour le grand public et les consommateurs de fruits et légumes produits sur des champs traités, aucune propriété toxicologique qui pourrait justifier une exclusion du marché ­européen. Le glyphosate ne serait donc pas cancérogène, mutagène ou reprotoxique. Il ne serait pas non plus un perturbateur endocrinien. Par contre, l’AGG maintient que le glyphosate peut provoquer des lésions oculaires. D’autres rapports devraient être publiés par l’AGG au cours de ces prochains mois.

Le principe de précaution malmené?

Dans le doute, un certain nombre de politiques, dont Josy Arens, défendent une interdiction sur le sol belge et européen au nom du principe de ­précaution. Alfred Bernard le regrette. “On a plus de 40 ans d’utilisation de glyphosate et on a suffisamment de données scientifiques pour évaluer les risques et prendre des mesures de prévention. Autrefois, les agriculteurs faisaient moins attention. Ils ne mettaient pas de masque ou de gants. Je pense qu’il s’agit d’un usage abusif du principe de précaution qui est à géométrie variable.” On ne peut pas lui donner tort. Pour d’autres produits dont on sait sans contradiction les ­risques de cancer, comme le tabac, les gouvernements optent pour la prévention et non l’interdiction. Le toxicologue prend l’exemple des charcuteries. “Pour elles, on n’ap­plique pas le principe de précaution. Tant mieux, car ce serait absurde, mais il faut faire de la prévention et limiter la consommation excessive de certains aliments. Il est facile d’interdire politiquement, mais il faut encore trouver une alternative. Ici on reverse la charge sur l’industrie. La viande rouge aussi est classée dans le groupe 2A à côté du glyphosate, pourtant il serait insensé d’interdire la viande rouge.” Pour certains, malgré les doutes quant à l’impact sur la santé, les conséquences environnementales des pesticides suffiraient cependant à soutenir une interdiction. Il revient aux décideurs européens de se prononcer pour l’année prochaine…

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