Tour de France : Tadej Pogacar et le spectre du dopage

La domination insolente du jeune Slovène, déjà vainqueur en 2020, rouvre la boîte à soupçons.

© BELGAIMAGE 178448917/ Tadej Pogacar avant le départ de la dixième étape du Tour de France, le 6 juillet à Albertville

Plus encore que dans n’importe quel autre sport, la domination, en cyclisme, est toujours suivie de très près par la suspicion. Et plus que n’importe quel autre sport, le vélo doit aujourd’hui composer avec les contradictions de nos sociétés de zapping, qui exigent toujours plus de spectacle, toujours plus de défis, toujours plus de panache. Mais sans vouloir en payer le prix.

Or, du panache, Tadej Pogacar en a à revendre depuis le début du Tour de France. Après une semaine de course, le jeune prodige (22 ans) a déjà frappé non pas un, mais trois grands coups sur le Tour. En remportant le premier contre-la-montre de l’épreuve lors de la cinquième étape (au nez et à la barbe des nombreux spécialistes du chrono), le Slovène de la formation UAE Emirates avait déjà assommé la concurrence. Samedi, il est passé dans une autre dimension, lors de la huitième étape. Parti à 32 kilomètres de l’arrivée au Grand Bornand, il a avalé les cols de Romme et de la Colombière, en les faisant passer pour des petites collines. Dimanche, il remettait ça, à quatre kilomètres de l’arrivée.

Son dauphin au classement général, l’Australien Ben O’Connor, pointe à 2:01. Un écart qui aurait pu être plus grand, si la formation du maillot jaune n’avait pas accordé au coureur de chez AG2R Citroën un bon de sortie dans une échappée. Derrière lui, Uran (3e) accuse déjà plus de cinq minutes de retard sur Pogacar. Et il reste encore deux semaines de course…

Circonstances de course

Cette domination impressionne mais fait fait douter. Le principal intéressé en est bien conscient. Lundi, en conférence de presse, Tadej Pogacar a tenté de faire taire les sceptiques, arguant des « nombreux contrôles » anti-dopage auxquels les coureurs du Tour sont soumis. Le Maillot Jaune a assuré « par exemple » avoir été testé trois fois la veille, deux fois avant le départ et une après l’arrivée de la 9e étape à Tignes. Un argument autrefois brandi par Armstrong et consort… « Je ne sais pas quoi faire pour prouver mon innocence » a-t-il avoué en conférence de presse. Selon lui, l’ampleur de sa supériorité tiendrait aux circonstances de course. « Je domine cette course, mais après de nombreuses chutes de mes adversaires les premiers jours, je domine plus que d’ordinaire. Moi, je n’ai pas connu de chute ». Contrairement à son principal rival et dauphin l’an dernier, Primoz Roglic, contraint à l’abandon.

D’aucuns ont suggéré à Pogacar de rendre public certaines données de performance, afin qu’elles puissent être étudiées en toute transparence. « J’adorerais publier mes chiffres, pour que tout le monde puisse les voir, mais les autres équipes pourraient s’en servir contre moi, donc c’est un peu plus compliqué que ça. Tout ce que je peux vous dire, c’est que je fais beaucoup de watts et c’est pour ça que je suis maillot jaune ». Si certains manageurs n’hésitent pas à défendre le coureur d’UAE Emirates, comme Dave Brailsford (le responsable de l’équipe Ineos), d’autres sont plus dubitatifs sur les performances du Slovène. Comme Julien Jurdie (AG2R Citroën), qui a affirmé « comprendre les interrogations, mais ne pas pouvoir y apporter de réponse ».

Un entourage qui interpelle

Stéphane Heulot, ancien maillot jaune du Tour 1996, jugeait troublante dans Le Monde la différence de niveau entre Pogacar et ses adversaires : « Il ne peut y avoir de si grandes différences au sommet de la pyramide de la performance. On dirait un pro qui roule avec des cadets. Mais là n’est pas au fond le principal problème : c’est celui de la présence de personnages, au sein de certaines équipes, qui reproduisent les mêmes schémas et pratiques des années les plus sombres. Le système ne pourra changer que si les hommes changent ».

Or, l’entourage du coureur Slovène interpelle. L’équipe UAE est dirigée par Mauro Gianetti et Matxin Fernandez, deux anciens responsables de la sulfureuse équipe Saunier-Duval, qui avait dû quitter le Tour de France 2008 après les contrôles positifs à l’EPO de Riccardo Ricco et Leonardo Piepoli. Le directeur sportif UAE, Andrej Hauptman, a pour sa part été recalé au départ du Tour de France 2000, pour un taux d’hématocrite supérieur à la norme. Mais les défenseurs du coureur veulent lui laisser le bénéfice du doute, vu qu’il n’a jamais été contrôlé positif et qu’il ne sort pas de nulle part. En 2018, Pogacar avait en effet remporté le Tour de l’Avenir en 2018, fini troisième de son premier grand tour sur la Vuelta en 2019 avant, l’année suivante, de remporter la Grande Boucle. Le début d’une longue série ?

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