Que se passe-t-il à Haïti avec l’assassinat du président?

La mort du chef de l’État est possiblement le résultat du chaos omniprésent dans lequel est embourbé le pays.

Le président haïtien Jovenel Moïse le 30 octobre 2020 à Port-au-Prince @BelgaImage

C’est le scénario catastrophe pour Haïti: dans la nuit de mardi à mercredi, le président haïtien Jovenel Moïse a été assassiné dans des circonstances encore floues, à son domicile de la capitale Port-au-Prince. Sa femme, blessée mais en vie, devrait être évacuée dans un hôpital de Miami. La communauté internationale a depuis condamné un acte «odieux» et le Premier ministre haïtien Claude Joseph a déclaré «l’état de siège» lui octroyant des pouvoirs élargis. Il se veut ainsi rassurant sur le fait que la «démocratie» allait «gagner» mais en réalité, personne n’est dupe sur le chaos qui frappe Haïti.

Une attaque de mercenaires entraînés?

Pour l’instant, le seul récit plus ou moins détaillé de l’incident, c’est celui rendu par l’ambassadeur haïtien aux États-Unis, Bocchit Edmond. Selon lui, des hommes ont rencontré Jovenel Moïse en se présentant comme des membres de l’agence américaine anti-drogues (DEA). Mais ce n’était qu’une couverture, ce qui a permis l’attaque. «Nous avons une vidéo, et nous pensons qu’il s’agit de mercenaires», déclare l’ambassadeur. «C’était une attaque bien orchestrée et ce sont des professionnels».

Depuis, impossible de savoir où sont partis ces hommes. Il est probable qu’ils aient quitté le pays. Cela aurait pu se faire par les airs avec un avion privé, ou par la frontière terrestre avec la Républicaine Dominicaine. L’ambassadeur précise d’ailleurs que ces supposés mercenaires parlaient espagnol, soit la langue des États voisins, et non en créole français, la langue nationale d’Haïti.

Un pays à la dérive

Cet assassinat s’inscrit dans un contexte des plus troublés. Déjà de base, Haïti est affaibli par les séismes, à l’instar de 2010 qui a dévasté Port-au-Prince, et les ouragans, comme Irma en 2017. D’autre part, cette ancienne colonie française, indépendante depuis le début du XIXe siècle, a vu le mandat de Jovenel Moïse perturbé par les traditionnels maux du pays : corruption, inflation… Haïti est aujourd’hui le pays le plus pauvre des Amériques et le 170e État sur 189 dans le classement du développement humain des Nations Unies.

Depuis l’année passée, le Parlement haïtien n’est pas opérationnel car aucune élection législative n’a été organisée et le président gouverne par décret. Une situation qualifiée de «dérive dictatoriale» par une bonne partie de la société civile. Le 7 février 2021, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire haïtien a acté que Jovenel Moïse est arrivé au bout de son mandat de cinq ans, celui-ci ayant été élu en 2016. Mais Jovenel Moïse a prétexté qu’il n’avait prêté serment qu’un an plus tard et qu’il resterait donc à son poste jusque 2022. En parallèle, le président a assuré avoir été la cible d’une tentative d’assassinat et son gouvernement a ordonné une série d’arrestations dans la foulée.

Aujourd’hui, Haïti est l’un des seuls pays à ne pas avoir commencé sa campagne de vaccination contre le Covid-19. Ce lundi, Jovenel Moïse a désigné un nouveau Premier ministre, Ariel Henry, chargé d’organiser de nouvelles élections. Finalement, il n’a pas eu le temps de prendre ses fonctions que Claude Joseph a proclamé l’état de siège.

Le règne des gangs

L’assassinat de Jovenel Moïse ne surprend qu’à moitié les observateurs internationaux. Ces dernières années, les gangs se sont multipliés dans le pays et l’exécutif ne contrôle plus de larges portions du territoire national. Des ONG ont dû réduire leurs activités et ont accusé le monde politique de s’associer au crime organisé. Le pouvoir haïtien se serait notamment lié à Jimmy Chérizier, un ancien policier qui dirige une série de gangs pro-gouvernementaux.

Ces dernières semaines, cette lutte entre groupes criminels s’est encore intensifiée, même à Port-au-Prince où certaines zones jusque-là épargnées ont plongé dans le chaos. Fin juin, Jimmy Chérizier s’est retourné contre le gouvernement et a déclaré la «révolution», appelant ainsi la population à piller magasins, banques et entreprises de «l’élite».

La mort de Jovenel Moïse est donc visiblement liée à ce contexte plus que tourmenté. Que va-t-il se passer maintenant? C’est la grande question. Selon la Constitution, le chef de l’État aurait dû être remplacé par le président de la cour de la Cassation mais celui-ci a été limogé et non remplacé. Le Premier ministre Claude Joseph va-t-il prendre les rênes du pouvoir? Pour faire quoi? Que va faire la communauté internationale? Pour l’instant, c’est le flou complet.

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