Après l’affaire Mila, quel espoir pour les autres victimes de cyberharcèlement?

En France ou en Belgique, il reste encore très difficile de punir les cyberharceleurs. La faute à plusieurs facteurs défavorables aux victimes.

Mila au tribunal de Paris le 7 juillet 2021 @BelgaImage

«On a gagné». Ce mercredi, la jeune Mila ne cache pas son soulagement après le jugement du tribunal de Paris. La cour a condamné 11 des 13 prévenus reconnus coupables de harcèlement en ligne et de menaces de mort envers Mila. Ils sont âgés de 18 à 29 ans, tous sans casier judiciaire, souvent athées et venus de toute la France. Ils ont aujourd’hui eu des peines de quatre à six mois de prison avec sursis, soit plus ou moins ce que réclamait le ministère public. Ils avaient cyberharcelé Mila suite à la publication de vidéos où cette dernière critiquait violemment l’islam. Parmi les deux autres prévenus, un a été relaxé et l’autre a eu un non-lieu pour vice de procédure.

Ainsi se conclut une affaire qui dure depuis un an et demi et qui a défrayé la chronique en France, ou du moins pour le moment. Car si une dizaine de personnes ont été condamnées, cela représente une goutte d’eau comparé au total des messages haineux reçus par Mila: plus de 100.000 selon elle. Et au-delà de cela, il ne faut pas oublier le nombre incalculable de victimes en France et en Belgique qui n’ont pas eu droit au même traitement médiatique. La route s’annonce longue pour avancer en matière de lutte contre le cyberharcèlement.

La pointe de l’iceberg

Ce mercredi, à peine le jugement du tribunal de Paris prononcé, le ministère de l’Intérieur français s’est félicité de sa loi Schiappa de 2018 contre le cyberharcèlement qui a fait «ses preuves». Pour le prouver, la place Beauvau sort ses chiffres: 659 infractions enregistrées pour ce motif en 2018, 2.128 en 2019, 2.849 en 2020 et 1.738 rien que sur les premiers mois de 2021.

Alors certes, cette loi a permis une réelle avancée en France. Mais voir des cyberharceleurs finir devant le tribunal représente toujours l’exception à la règle, y compris en France, au vu des statistiques. Selon la plus grande étude faite sur le sujet, celle de Plan International sortie fin 2020 sur les 15-25 ans, sur les 14.000 personnes interrogées, 60% des jeunes femmes ont été victimes de cyberharcèlement. D’après les Nations Unies, ce pourcentage pourrait même être de 73%. Les types d’abus les plus importants relevés par Plan International sont les insultes (60%), l’humiliation ciblée (41%), le body-shaming (39%) et les menaces de violences sexuelles (39%). Outre les femmes, les principales victimes sont les membres de la communauté LGBT (où plus de la moitié des personnes a subi ce phénomène) et les membres des minorités ethniques (environ 40%). À noter que globalement, le confinement a aggravé le problème.

Autant dire qu’avoir en France 7.374 infractions enregistrées depuis 2018 pour cyberharcèlement, c’est à peine la pointe de l’iceberg. En cause: il faut pourvoir identifier les coupables. Évidemment, sur Internet, difficile de prouver que telle personne a bien écrit tel message. «Ces affaires sont généralement classées sans suite», explique au Huffington Post Denis Jacopini, spécialiste en cybercriminalité. Si l’auteur d’un message est à l’étranger, c’est encore plus difficile à poursuivre. D’où le fait que dans l’affaire Mila, aussi peu de personnes soient condamnées.

La Belgique en retard

Et en Belgique, c’est simple: il n’y a pas de loi du même genre que dans l’Hexagone. Comme l’a expliqué à la RTBF en mai dernier le ministre fédéral de la Justice, Vincent Van Quickenborne, il y a aujourd’hui l’article 150 de la Constitution sur les délits de presse, alors que les infractions pour racisme et xénophobie peuvent finir face au tribunal correctionnel. Cela a par exemple permis de poursuivre l’auteur d’insultes racistes envers l’animatrice Cécile Djunga en avril dernier, cible répétée d’attaques sur Facebook. Mais pour le sexisme et l’homophobie en ligne par exemple, faire juger les auteurs de tels messages en Belgique reste très compliqué et il faut passer par la cour d’assises, ni plus ni moins.

Le ministre a promis qu’un projet de loi allait être déposé pour renforcer le cadre juridique sur le sujet mais il y a des débats sur le type de peine à appliquer. Problème supplémentaire: il faudrait selon Vincent Van Quickenborne modifier la Constitution, ce qui requiert une majorité des deux tiers. Autrement dit, difficile en l’état d’imaginer l’arrivée d’une loi à la française.

Le poids des médias

Puis il y a une chose qui n’a pas encore été évoquée ici: si l’affaire Mila a pu aboutir, c’est en partie grâce à l’énorme médiatisation de son cas. La presse française s’est déchirée sur l’histoire de cette ado qui a touché à un point sensible pour l’opinion publique, à savoir la critique de la religion, et en particulier de l’islam. En janvier 2020, elle disait aux musulmans: «Votre religion, c’est de la merde et votre dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul». Cela a provoqué un tollé général qui lui a valu un déferlement de haine à son égard. Elle ne craindra rien de la justice puisque sa déclaration a été reconnue comme faisant partie du droit au blasphème, donc son cas a été classé sans suite.

Mais qu’en est-il des victimes de cyberharcèlement qui n’ont pas cette grâce médiatique? Car toutes ne critiquent pas l’islam, thème vendeur sur le plan politique. C’est par exemple le cas de la journaliste Lauren Bastide. Sur France Inter, elle a animé un débat dépassionné sur le racisme et le voile. S’en est suivi une vague de cyberharcèlement de type raciste et islamophobe à son encontre et envers ses invités. Elle a fini par perdre la charge de son émission à cause de ces menaces en ligne. Fin de l’histoire! Sa mésaventure n’a été que très peu évoquée par la presse, et elle n’est qu’un exemple parmi un nombre incalculable de personnes. Ce 24 juin, Lauren Bastide a d’ailleurs écrit sur Instagram que même si elle était victime de cyberharcèlement comme Mila, elle ne soutenait pas cette dernière, « parce que je ne partage pas sa vision du monde raciste et irrespectueuse des musulman-e-s de France », précise-t-elle.

Alors est-ce que la presse française est plus intéressée par la notion de lutte contre l’islam ou par celle du cyberharcèlement? On peut se poser la question. Une interrogation légitime au vu de l’impact qu’a ce focus médiatique sur ces phénomènes.

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