Les Diables ne sauveront pas le pays

Comme peu d’événements, le foot unit la Belgique. La lutte contre le Covid aussi, d’où une accalmie ­communautaire en 2021. Mais la N-VA et Bart De Wever restent en embuscade.

Diables Rouges @BelgaImage

Kevin De Bruyne, le Flamand, et Romelu Lukaku, dont le français et le néerlandais sont les langues maternelles, sont des super-potes. La main sur le cœur, avec tous les ­Diables, ils chantent la ­Brabançonne avec ferveur. Un sentiment de fierté nationale réunit le pays. “C’était du jamais vu il y a vingt ans. C’est une évolution partout. Les réseaux sociaux pointent les joueurs s’ils ne chantent pas assez l’hymne national”, pointe Jean-Michel De Waele, professeur de sciences politiques à l’ULB. Les Diables ont perdu contre l’Italie mais cela fait quatre grands tournois qu’ils terminent dans les huit meilleurs. “Le foot est un symbole à la fois de la mondialisation et des identités nationales qui montent. En Belgique, l’effet est spectaculaire parce que le pays n’est pas très uni.” Et cela va loin. “Les Diables Rouges sont un miroir de la Belgique, de la diversité culturelle. Ce ne sont pas des joueurs bling-bling qui étalent leur richesse ou sont excentriques. Ils sont simples et conviviaux. C’est très belge.” Ils gagnent des fortunes mais ils ne l’étalent pas. Ils sont unis entre eux avec un entraîneur étranger qui n’est pas suspect de privilégier des Flamands ou des francophones. Difficile de dire parmi eux qui est Wallon, Bruxellois, Flamand. D’ailleurs, ils jouent tous à l’étranger. Tout cela ­concourt à un sentiment de belgitude.

Selon des chercheurs de l’UCLouvain, de la KU Leuven, de l’ULB et l’UAntwerpen, la Belgique a une mémoire collective et le foot y contribue. Leurs conclusions ont été publiées au sein d’un livre, Dia­logues sur la Belgique / Dialogen over België. “La Coupe du monde de 86 vient spontanément quand ils parlent de l’histoire de la ­Belgique, souligne Olivier Luminet, ­professeur de psychologie des émotions à l’UCLouvain. Le football est un des rares cas où l’appartenance linguistique n’est pas ­mentionnée. Mais c’est le cas aussi pour les grandes tragédies: Heysel, Dutroux, les tueries à Liège, l’accident de car en Suisse. On peut ajouter à présent le Covid: les quelques tentatives de communautariser n’ont pas marché comme l’idée qu’on vaccinait plus en Flandre. Les Belges se sentent tous dans le même bateau. Les ministres de la Santé ont eu intérêt à travailler ensemble. On est dans une conjonction assez unique avec les ­Diables qui se sont distingués, le Covid et un niveau de revendication communautaire au plus bas. 2021 s’annonce exceptionnelle avec une préoccupation nationale prenant le ­dessus sur le communautaire.

Noble Belgique, à jamais terre chérie? N’exagérons rien. “Les victoires des Diables en 1986 avaient été surprenantes et ont créé un mythe. Ici, on a eu un engouement, mais dès le départ la Belgique était une équipe favorite. L’effet de surprise est déterminant pour s’inscrire dans la mémoire collective”, tempère Olivier Luminet. “Pas d’illusion, tranche Jean-Michel De Waele. Ces moments d’émotions collectives ne vont pas recimenter l’unité du pays même s’il faut noter la force de la célébration de la Belgique pendant quelques semaines. Même si les Diables Rouges gagnaient la Coupe du monde, ils ne sauveraient pas le pays.”

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