Polémique de la piscine d’Anderlecht: que disent les sociologues sur le burkini?

Les experts craignent qu’en stigmatisant cet accessoire de bain aux accents religieux, les opposants au burkini alimentent le fondamentalisme au lieu de le combattre.

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C’est devenu la polémique estivale par excellence. Ce vendredi, le président du MR, Georges-Louis Bouchez, s’est indigné de voir une piscine anderlechtoise autoriser que ce maillot de bain soit utilisé par certaines femmes musulmanes voulant recouvrir leurs corps. «La folie communautariste continue», fulmine le Montois, également choqué par le fait que l’établissement réserve des heures au public féminin. «Nos valeurs sont mises à mal avec la complicité ignorante de certains», ajoute-il sur Twitter avant d’appeler la Secrétaire d’État à la Diversité Sarah Schlitz (Ecolo) à intervenir. Une tension qui s’ajoute à celle des semaines précédentes, déjà marquées par plusieurs débats sur le port du voile.

Ces dernières années, plusieurs sociologues des religions, du racisme et de la laïcité ont justement été interrogés par la presse à propos du burkini, surtout en France où le débat a été particulièrement vif. Après avoir étudié le phénomène, ils donnent un portrait tout autre de ce qui est souvent présenté comme une menace islamiste.

Le burkini au-delà des clichés

L’un des sociologues qui s’est le plus spécialisé sur le sujet, c’est Jean-Claude Kaufmann, auteur de «Burkini: Autopsie d’un fait divers». Comme il le relate, les femmes en burkini sont loin d’être proches des fondamentalistes musulmans et ce pour une raison simple: ces derniers refusent purement et simplement ce vêtement. Pour eux, la plage est un lieu par essence profane, et porter ce dérivé du voile en un tel lieu, c’est un non-sens, voire une insulte à l’islam. Celles qui adoptent ce maillot sont donc loin de porter un projet islamiste venu du monde arabe mais adaptent leur religion à la société occidentale puisque cet habit a été créé… en Australie. Le sociologue n’aime d’ailleurs pas le terme de «burkini» qui fait l’amalgame avec la burka couvrant aussi le visage, ce qui n’est pas le cas ici. Lui préfère parler d’un «hijab de bain».

Évidemment, le burkini n’est pas pour autant étranger à la religion musulmane. Mais Jean-Claude Kaufmann tient à démentir l’idée reçue selon laquelle ce vêtement serait le plus souvent imposé aux femmes par leurs proches pour les soumettre aux croyances familiales. «Le burkini, comme le voile, la plupart du temps, cela vient d’une décision personnelle, des femmes elles-mêmes, beaucoup plus que de leurs maris ou grands frères», explique-t-il à Franceinfo.

Le sociologue replace également l’adoption de cet habit dans un contexte plus global et non-religieux. Comme il a pu longuement l’analyser lors de ses études antérieures, les années 1990 ont été marquées par la mode des filles aux seins nus sur les plages. Depuis, il y a un retour général à plus de pudeur voire à des valeurs plus traditionnelles, et ce dans toutes les couches de la société. C’est dans ce cadre que le burkini se place.

Les signes religieux: une controverse d’hier et d’aujourd’hui

Lorsque l’ouvrage de Jean-Claude Kaufmann sur le burkini est paru, il a suscité quelques débats, mais c’était à un moment où la polémique sur le sujet était retombée. Ce n’est pas le cas de son collègue Michel Wieviorka, spécialiste de la diversité et du racisme. Lui a préféré répondre à chaud en dénonçant une «panique morale autour du burkini», un vêtement dont il rappelle lui aussi le manque de lien avec l’islamisme radical.

Mal lui en a pris puisque des sociologues ont riposté avec une tribune dans Marianne l’accusant d’avoir pris position en faveur de l’autorisation du burkini et d’être proche de l’«islamo-gauchisme». Des affirmations qu’il a dû balayer dans sa propre tribune en précisant que ces signataires ne connaissaient rien à ses travaux et n’étaient d’ailleurs pas des spécialistes de cette thématique, contrairement à lui.

Mais ce genre de tension autour d’un vêtement religieux est loin d’être une nouveauté. C’est ce que rappelle notamment le sociologue Jean Baubérot, spécialiste de la laïcité et également historien. Comme il le rappelle, au tournant du XIXe et XXe siècle, il y a eu des débats pour interdire les prêtres de s’habiller comme ils le voulaient. Des maires français avaient par exemple interdit la soutane, alors que les tensions étaient à leur maximum sur la séparation de l’État et de l’Église catholique. Finalement, la polémique s’est apaisée et la modération a prévalu.

«Aujourd’hui, on est dans cette même problématique, non plus sur la séparation mais sur la neutralité de l’État», explique Jean Baubérot à l’AFP. «Quelle neutralité va permettre le mieux de vivre ensemble : une neutralité extensive, qui va jusqu’à la disparition de tout signe visible dans l’espace public? Ou une neutralité de la puissance publique qui elle est au service de la liberté de conscience de chacun?».

Une polémique contreproductive

Sur cette question, les sociologues penchent clairement pour la deuxième option. Sur base de leurs études, ils remarquent qu’une interdiction du burkini pourrait par exemple non pas contribuer à lutter contre l’islamisme, mais l’aider à prospérer. La polémique actuelle sur ce vêtement provoque en effet «un immense ressentiment dans la population des femmes musulmanes interdites de plage, les rendant plus disponibles pour une pensée d’opposition radicale, alors qu’elles étaient dans une simple demande de bien-être balnéaire tournant le dos aux principes intégristes», fait remarquer Jean-Claude Kaufmann à l’Huffington Post. Cela amène aussi à «un changement de position des intégristes par rapport au burkini, étant donné la charge symbolique prise désormais par ce vêtement, qui peut les inciter à l’utiliser pour lancer quelques provocations. Tel est le principe de la prophétie auto-réalisatrice: à force de dire, contre toute évidence, que le burkini est intégriste, on finit par le constituer ainsi!».

Une opinion partagée par ses collègues, dont Jean Baubérot qui remarque que les tentatives d’interdiction du burkini «ont donné aux musulmans le sentiment d’être en permanence montrés du doigt». Une réaction d’autant plus justifiée que, comme il le remarque, le même traitement n’est pas réservé aux chrétiens, qui pourraient pourtant eux aussi être accusés de montrer leur appartenance religieuse. «Je suis dans le Limousin où, comme tous les sept ans, se tiennent les ostensions, des processions où on promène à travers les villages les reliques de saints chrétiens: il n’est venu à personne l’idée de demander aux catholiques d’être discrets», dit-il. C’est en ce sens qu’il explique à Libération et à La Libre qu’interdire le burkini «peut au contraire empêcher l’évolution» des mentalités au sein de l’islam.

D’autres abondent dans le même sens, comme le sociologue de la laïcité et du racisme Alain Policar. Au Monde, il déclare que «en prétendant combattre l’obscurantisme, on fait de la laïcité une arme contre la religion». Idem pour Raphaël Liogier, sociologue des religions. Il expliquait en 2016 à I-Télé (aujourd’hui CNews) qu’en faisant du burkini un objet de tension, «on est perdants de multiples titres»: du point de vue du droit car les adeptes du burkini respectaient la loi, du diagnostic «puisqu’on discrimine des gens pour rien», et de l’objectif puisque des femmes sont associées au fondamentalisme religieux alors qu’elles ne le sont pas. «C’est ce que veut Daech», prévient-il en référence aux tensions créées.

Précisons qu’en Belgique, l’Institut pour l’égalité des chances, l’Unia, a été sollicitée par plusieurs villes flamandes en vue d’une interdiction du burkini. Elle a répondu en 2017 en affirmant qu’«aucune raison valable» ne le justifiait. Il n’y avait en effet ni fondement juridique pour cela, ni fondement hygiénique puisque le burkini «est de la même matière que les autres maillots de bain et n’a donc aucun impact sur la qualité de l’eau», ni «un danger pour l’égalité entre hommes et femmes» sur base de l’avis de la Genderkamer flamande.

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