Les raisons de l’échec électoral de l’extrême-droite française

Le Rassemblement national accuse un recul par rapport aux élections précédentes du fait de plusieurs facteurs. La position même de Marine Le Pen s’en trouve fragilisée.

Marine Le Pen à Nanterre, lors de son discours après les résultats des élections ce 27 juin 2021 @BelgaImage

Ce dimanche 27 juin, le Rassemblement national (RN) a subi une déconfiture à laquelle il ne s’attendait visiblement pas. Le parti n’a remporté aucune région, ni même un département en jeu lors des élections d’hier. Les sondages lui avaient pourtant promis de vaincre au moins en Provence-Alpes-Côte-d’Azur (Paca), voire parfois dans d’autres zones. Finalement, le RN n’a obtenu que 42,7% en Paca, son meilleur score, contre 45,2% lors des élections régionales de 2015. Un recul qui est encore plus important partout ailleurs, avec un maximum en Auvergne-Rhône-Alpes où son score a fondu de moitié (22,55% en 2015, 11,17% aujourd’hui). Une véritable déroute pas si étonnante au vu du contexte.

L’extrême-droite trop clivante et… trop à gauche?

Pour Benjamin Biard, politologue spécialiste de l’extrême-droite à l’UCLouvain, plusieurs éléments peuvent être expliquer l’échec du RN. «Il y a d’abord le front républicain pour garder les candidats RN loin du pouvoir, même si ce n’est pas du tout un élément nouveau. Il a été affaibli par le passé, notamment lors du ni-ni de Nicolas Sarkozy (ni voter extrême-droite, ni socialiste), mais ici ce front a pu se maintenir dans une certaine mesure», pointe-il. Puis il y a la visibilité des candidats sortants PS (gauche) et LR (droite) dans leurs régions qui leur a permis de tous se faire réélire (sauf dans les Outre-mer où seul le président sortant du conseil régional de la Guadeloupe a été réélu).

Ce qui a aussi joué, c’est la très haute abstention, environ 65-66%, soit proche du record du référendum de 2000 (69,8%). Cela peut paraître paradoxal car l’abstention est censée être favorable au RN, dont les électeurs seraient plus déterminés à voter «contre le système». Mais ici, cela ne s’est pas produit, au contraire.

«Il faut bien comprendre le type d’abstention auquel on fait face ici», tient à préciser Benjamin Biard. «Il est question d’une élection départementale et régionale, donc concernant un niveau de pouvoir que les citoyens français ne comprennent pas toujours de manière aussi nette que pour l’élection présidentielle. Il y a d’autre part la perte de confiance dans le fonctionnement des institutions démocratiques, notamment parmi les électeurs antisystème. Et il ne faut pas oublier non plus que l’on est dans un contexte de pandémie qui peut décourager certains de voter».

Mais ce qui explique aussi l’abstention manifeste d’électeurs RN, c’est la dédiabolisation du parti. Un comble quand on sait que c’est la stratégie phare de Marine Le Pen pour attirer les votes. Et pourtant, c’est bien ce qui semble se passer. «Le RN est à la fois critiqué par ceux qui le considèrent encore trop d’extrême-droite, et par ceux qui pensent que le RN s’est trop normalisé et n’incarne plus une alternative au système, à l’instar de ce que dit le polémiste Éric Zemmour. Au sein de la base du RN, certains considèrent Marine Le Pen comme étant trop à gauche», note le politologue de l’UCLouvain.

Des succès cantonnés au premier tour

Du fait de tous ces facteurs, le RN, qui a pourtant des bons scores au premier tour des élections, n’arrive pas à percer au second. Le système électoral français est constitué de telle sorte qu’il est pour l’instant impossible pour Marine Le Pen de réitérer les succès de ses partenaires d’extrême-droite au niveau européen, à l’instar de Matteo Salvini qui a phagocyté la droite italienne ou de Tom Van Grieken en Flandre.

Un échec cuisant qui fragilise même la présidente du RN, qui aurait bien voulu montrer aux Français qu’elle était capable de hisser son parti à un échelon de pouvoir important. Pour le moment, sa conquête la plus importante, c’est la mairie de Perpignan, seule ville française de plus de 100.000 habitants à avoir élu l’extrême-droite à sa tête.

Le choix cornélien du RN

Comme le dit la politologue Virginie Martin à Ouest-France, Marine Le Pen fait maintenant face à un véritable casse-tête. Elle doit dédiabloser pour permettre un rapprochement avec d’autres partis de droite et espérer passer au second tour d’une élection. Sauf que «plus elle dédiabolise, plus elle risque de voir se détourner d’elle les personnes qui veulent renverser la table, mais si elle ne dédiabolise pas, elle aura un plafond de verre éternel».

Est-ce que cela peut avoir des conséquences sur la campagne présidentielle à venir, à moins d’un an des élections? «Ce serait extrêmement risqué pour le RN de changer de stratégie maintenant», fait savoir Benjamin Biard. «Mais on peut s’attendre à l’émergence de tensions au sein du RN voire de tentatives de remplacer Marine Le Pen à la suite de ses échecs, que ce soit par Jordan Bardella (vice-président du RN) ou par Louis Alliot (ex-conjoint de Marine Le Pen et maire de Perpignan)».

Ces tensions sont d’ailleurs visiblement déjà présentes. Jeudi, Jean-Marie Le Pen a fulminé contre la «délepénisation» du RN par sa fille et certains membres du mouvement seraient susceptibles de le suivre dans sa volonté de radicaliser le parti. Mais le maire de Béziers, Robert Ménard, proche du RN, prévient dans Libération: «la normalisation est loin d’être finie». Le congrès de l’ex-FN, qui aura lieu les 3-4 juillet à Perpignan, sera essentiel pour déterminer ce qu’il en sera. Il faudra aussi voir si Éric Zemmour se présente ou pas aux élections présidentielles, ce qui pourrait à la fois séduire des électeurs du RN ou attirer de nouveaux électeurs déçus de l’extrême-droite.

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