Reportage dans les coulisses belges du trafic de drogue

Du jeu du chat et de la souris avec la douane d’Anvers aux alliances entre clans turcs, italiens et albanais, voici les coulisses belges du trafic le plus lucratif au monde.

Douanes @BelgaImage

Les enquêteurs belges n’en croient pas leurs yeux. Les voilà quasi assis à la table de boss mafieux. Ces derniers se croient en sécurité avec leurs portables cryptés? La police, qui a infiltré la messagerie, ne perd aucune miette des échanges. “Comme dans les films où un chef mafieux décide de liquider tel ou tel type”, se souvient Raphaël Malagnini, magistrat spécialisé au parquet fédéral. En mars dernier, les enquêteurs entrent en action et saisissent 27 tonnes de cocaïne à Anvers. La criminalité mafieuse prospère toujours autour d’un port. Comme Palerme pour la Cosa Nostra sicilienne ou Gioia Tauro pour la ‘Ndrangheta calabraise. Avec Anvers et Rotterdam, deux ports majeurs européens, les criminels boivent du petit-lait. Le Vieux Continent dépense en effet 30 milliards d’euros par an en drogues illicites. D’ailleurs, un quart des utilisateurs dudit modèle de portable sécurisé se trouve… au Benelux.

Les saisies dépassent, en 2020, les 65 tonnes de ­cocaïne à Anvers. Chaque année constitue un ­nouveau record depuis 2013. Seule une partie de la drogue se retrouvera dans nos rues. Comme les douaniers, les policiers de terrain constatent toutefois une hausse des quantités écoulées. Commissaire divisionnaire dans la zone Bruxelles-Ixelles, Frank Maréchal le constate: “On passe de plus en plus à la drogue dure. Dans certains quartiers, ce changement est flagrant. Dans le temps, c’était du shit et de l’herbe. Maintenant ça devient de la cocaïne”. Les trafiquants ne manquent jamais d’imagination. La drogue se retrouve dans le jus de fruits, la nourriture pour ­poissons et même… des pierres de granit. Ils ­recourent aussi à la corruption. La technique se révèle moins originale, mais très efficace pour déplacer quelques conteneurs. “Notre personnel fait du bon travail, mais la production ne cesse d’augmenter dans les pays d’origine”, explique le patron des douanes Kristian Vanderwaeren. Ce dernier a plusieurs projets dans les cartons. À commencer par un scanning plus performant. En effet, les douanes contrôlent aujourd’hui à peine 1 % des conteneurs.

Business partners et joint-ventures

Un bateau qui vient d’Amérique du Sud, on est incapable de scanner tous ses conteneurs. On a aussi besoin d’intelligence artificielle pour nous confirmer que le produit corresponde à ce qui est déclaré.” Le temps presse. De nouveaux trafiquants cherchent aussi à se faire une place sous le soleil anversois. D’où les ­quelque 70 tirs et attaques à la grenade de ces quatre dernières années. Les nouveaux venus se révèlent souvent plus violents, décode Ken Weckhuysen, le commissaire spécialisé en crime organisé. “Ce sont des groupes qui ont désormais atteint un niveau de richesse suffisant pour se lancer dans de plus gros trafics.” L’internationalisation du business vaut toutefois aussi chez les criminels, souligne François Farcy, patron de la PJF de Mons-Tournai. “Je dis toujours que ces organisations font des joint-ventures. C’est comme ça que vous voyez un clan de la ‘Ndrangheta envoyer un gars en Belgique pour travailler avec des Turcs et des Marocains et racheter une cargaison à des Colombiens.” Certains clans possèdent même des représentants en Amérique du Sud. “Selon le taux de fiabilité qu’on leur donne dans les organisations productrices, ce sont des officiers de liaison qui peuvent passer commande ou prendre carrément des gens en otage.” Les plus petits groupes ne traitent pas avec les cartels colombiens. Il leur faut passer commande aux organisations plus puissantes, dont certains clans de la ‘Ndrangheta. Inutile de dire que la mafia calabraise ne paie pas par virement bancaire. Chercheuse à l’université d’Essex, Anna Sergi explique: “Il y a un mixte avec du cash, des petites sommes d’argent amenées dans le système bancaire via MoneyGram, Western Union, mais aussi des échanges. Ils ne paient pas par ailleurs directement les cartels, mais les brokers. Ils n’ont pas à transférer de l’argent en Colombie. Ils l’envoient essentiellement à quelqu’un en Belgique”.

L’ecstasy tue… la planète

En guise de monnaie d’échange, les criminels belges ont l’embarras du choix. Notre pays produit et exporte à la pelle. D’abord du cannabis, dont une majorité des plantations du Hainaut s’avèrent par exemple contrôlées par des clans albanais. Celui-ci se retrouve mis en vente… dans les coffee shops néerlandais. “95 à 98 % du cannabis vendu aux Pays-Bas est produit par le crime organisé”, indique Tom Decorte, criminologue à l’Université de Gand. Ensuite des drogues synthétiques, avec de nombreux laboratoires clandestins dans le Limbourg. Le procureur du roi local Guido Vermeiren explique:  “Des groupes belges et néerlandais fabriquent des amphétamines, de l’ecstasy, et depuis deux ans, des méthamphétamines, un produit très addictif. On ferme environ 15 labos par an”. Nichés dans des fermes ou des ­maisons, ils génèrent un profit annuel de plus d’un milliard d’euros. Et des dégâts importants pour l’environnement, vu la quantité de chimie utilisée.

Comme d’autres groupes criminels, leurs exploitants débutent souvent avec le cannabis. De quoi relancer le débat sur sa légalisation? Spécialisé dans la problématique des drogues, Tom Decorte a un avis sur la question. “La société a fait le choix de rendre illégales certaines drogues déterminées, de les criminaliser. Ce choix a pour conséquence que le commerce de drogue permet énormément de béné­fices. Les bénéfices qu’on peut faire au niveau mondial sont plus élevés que le chiffre d’affaires de l’industrie automobile, de l’industrie pétrolière et des céréales.” Selon ce chercheur gantois, cette politique purement répressive a clairement ­montré son inefficacité. Il plaide donc, pour commencer, pour une régulation étatique du commerce de cannabis. “Je ne suis pas très optimiste, car je vois que le problème augmente.” Pour l’heure en tout cas, la Belgique a privilégié la hausse du scanning de conteneurs.

 

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