Scandale: la région d’Anvers souillée par des «polluants éternels»

L’affaire a fait l’effet d’une bombe au sein du gouvernement flamand, alors que se pose la question des responsabilités politiques.

Une vue aérienne de l'usine 3M à Zwijndrecht, le 10 juin 2021 @BelgaImage

Il s’agirait d’un des plus grands scandales environnementaux qu’ait connu la Belgique ces dernières décennies. Cette semaine, il s’est avéré que des polluants dangereux avaient été relâchés pendant des dizaines d’années par l’usine 3M à Zwijndrecht, à 4 km du centre-ville de la capitale flamande. Un cercle d’un rayon de 15 km a depuis été tracé autour de cette entreprise pour alerter la population. Près d’un million de Flamands sont formellement invités à ne plus consommer les légumes et les œufs de leurs jardins. Dans le cas contraire, les risques pour leur santé seraient nombreux. Encore plus frappant: cette pollution a déjà été repérée il y a plus de 15 ans, mais rien n’a été fait à l’époque. Il a fallu un coup du hasard pour que l’affaire soit révélée au grand jour.

Un perturbateur endocrinien omniprésent

Le polluant en cause porte le nom quelque peu barbare de sulfonate de perfluorooctane (SPFO). Il fait partie de la famille très controversée des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), des produits non-dégradables et de ce fait surnommés «polluants éternels». Le SPFO est très prisé pour ses propriétés hydrofuges, anti-graisses, antitaches, ignifuges, imperméables… Cela lui vaut d’être largement utilisé dans l’industrie textile, électronique, de la construction ainsi que dans toute une série de produits: les poêles au téflon, les mousses anti-incendie, les films alimentaires, les cosmétiques, etc. Bref, il est omniprésent.

Le problème, c’est qu’il est aussi reconnu comme perturbateur endocrinien. «Si vous avez cela dans votre sang ou votre foie, il faut des décennies avant qu’il ne soit complètement hors de votre corps», déclare à la VRT le toxicologue de la KULeuven Jan Tytgat. «Cela ne vous tuera pas immédiatement, mais si vous avez une concentration trop élevée chaque jour, l’équilibre hormonal sera perturbé. Il y a aussi un risque de taux élevé de cholestérol, de troubles de la croissance et un risque accru de cancer».

Des taux extrêmement élevés à Anvers

Les SPFO ont été produits dès 1976 à Zwijndrecht et cela ne s’est arrêté qu’en 2002. Durant toute cette période, ils ont pu s’échapper via l’air et les eaux usées. Dès 2004, l’Université d’Anvers a ensuite publié des études notant une présence notable de SPFO près de l’usine 3M mais la question n’est pas étudiée outre-mesure par les politiques flamands. Depuis, les normes européennes sont devenues plus strictes en la matière et un coup du destin a relancé l’affaire.

Dernièrement, des ouvriers du projet routier du Oosterweel (la partie manquante du ring d’Anvers) ont en effet creusé le sol et noté une présence élevée de SPFO. Rapidement, le bourgmestre Groen de Zwijndrecht, André Van de Vyver, demande une étude approfondie et il s’avère que le taux de SPFO est énorme: jusqu’à 500 microgramme par kilogramme. Aux Pays-Bas, pays frappé par des polémiques sur les PFAS, la norme a été fixée à 3 microgramme. Il s’est en parallèle avéré que cette forte concentration concerne non pas que Zwijndrecht mais toute la région d’Anvers. Évidemment, il est impossible de nettoyer tout le sol de la métropole. Le mal est fait et c’est déjà trop tard. Le risque que les eaux souterraines soient aussi contaminées est grand, surtout vu l’ancienneté des faits.

Une bombe politique

La question qui se pose maintenant, c’est de savoir pourquoi les politiques flamands n’ont pas réagi plus tôt, vu que cette pollution a déjà commencé à être détectée depuis de nombreuses années. Pour faire face à la polémique naissante, la ministre de l’Environnement Zuhal Demir (N-VA) a décidé de lancer directement une commission d’enquête, avant même que la demande ne soit faite par l’opposition.

Un empressement qui met mal à l’aise l’un des partis majeurs de la majorité, le CD&V. De 2004 à 2019, tous les ministres de l’Environnement, sans exception, étaient en effet des démocrates-chrétiens. Le CD&V s’est ainsi indigné de ne pas avoir été prévenu de cette initiative par Zuhal Demir. Mais maintenant que la démarche est lancée, le parti ne compte pas s’y opposer.

Une pollution mondiale?

Ce nouveau scandale environnemental remet en lumière le problème des PFAS. Depuis les années 1990, d’autres affaires ont défrayé la chronique à travers le monde: États-Unis, Italie, Allemagne, Pays-Bas… En 2015, des chercheurs avaient réalisé une analyse toxicologique de 242 adultes de la province de Liège. Résultat: les PFAS étaient détectés chez absolument tout le monde, dont les deux substances de cette famille pourtant interdites (les PFOS et les PFOA). «Nous en avons probablement tous dans notre organisme», a confié à la RTBF Catherine Pirard, une des auteurs de l’étude. «Cela ne veut pas dire qu’il y aura des effets sur notre santé. Mais pour les deux substances interdites, des experts ont établi des concentrations au-dessus desquelles il peut y avoir un effet néfaste sur la santé. La moitié des échantillons contenaient ces taux supérieurs à la référence. C’est très interpellant».

En mai dernier, neuf ONG européennes ont à nouveau soulevé le problème avec une enquête menée sur les emballages alimentaires des fast-foods dans six pays européens (Allemagne, France, Royaume-Uni, Pays-Bas, Tchéquie et Danemark). Elles ont alors retrouvé des PFAS dans 32 des 42 échantillons étudiés. Autre point inquiétant: l’industrie a remplacé des perfluorés interdits, comme le bisphénol A, par d’autres composés encore plus toxiques, à l’instar du bisphénol S. Aujourd’hui, l’Union européenne planche sur une règlementation stricte pour l’entièreté de la famille des PFAS, et non seulement pour certains de ses représentants. Mais cela suscitera vraisemblablement une forte résistance de la part des nombreuses industries qui ont besoin de ces produits dans leurs chaînes de production. Est-ce que cela veut pour autant dire qu’un monde sans PFAS n’est pas possible? Vraisemblablement pas puisque le Danemark a déjà banni l’entièreté des PFAS des emballages alimentaires. L’enquête de mai dernier a d’ailleurs remarqué que les emballages danois étaient les seuls ne contenant aucun PFAS, en accord avec la législation locale.

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