« Je n’aime pas le foot et j’ai toujours l’impression d’être celle qui casse l’ambiance »

Ils n’aiment pas le foot et le revendiquent. Il faudrait un réel exploit de l’équipe belge pour qu’ils participent à la liesse populaire.

Euro2020 @BelgaImage

Il ne doit vraiment pas y en avoir beaucoup. Pourtant, à quelques jours de l’Euro, nous sommes tombés sur l’une des seules per­sonnes en Belgique à ignorer qu’une grande compétition footballistique s’apprêtait à commencer. C’est un soir de fin mai, alors que le soleil se couche sur un parc saint-gillois, que Badr apprend que l’Euro arrive. “Je n’étais même pas au courant” rigole-t-il, devant les yeux hallucinés de ses compagnons de verre. Le pire, c’est qu’il aime plutôt bien le foot. Ayant grandi au Maroc, il voyait le ballon rouler dès qu’il sortait de chez lui. “J’ai vraiment beaucoup joué quand j’étais petit et sans trop vouloir me vanter, je suis plutôt bon. Pourtant j’ai du mal à regarder les matchs.”

Si l’Euro ne le chauffe donc que très peu, Badr ne fait pourtant pas partie de cette population que le football dérange profondément. Pour celle-là, cherchez plutôt du côté de Camille. “C’est chiant parce que je me rends bien compte que je tombe dans le cliché éculé de la meuf qui n’aime pas le foot. Mais en fait, s’il y avait juste l’Euro, je vivrais ce mois tout à fait normalement. Le problème, ce sont les gens qui le suivent. Tout le monde va commencer à en parler et je comprends que ce soit sympa pour ceux qui aiment, mais moi j’ai toujours l’impression d’être celle qui va finir par casser l’ambiance. J’ai pris une semaine de vacances avec des amis et heureusement ça ne tombe pas pendant la compétition. J’aurais dû me taper les matchs tous les soirs.”

D’autant qu’en plus de regarder, d’en parler, de s’exciter, les fans de foot ont une fâcheuse tendance à ne pas accepter le désintérêt des autres. “Je ne m’y intéresse pas du tout. Et quand tu dis ça, tout le monde t’analyse pour savoir pourquoi. “M’enfin, t’es mauvaise ambi, c’est quand même un truc social hyper-important!” Bah non, moi je ne suis pas touchée. Et puis ça part dans des débats…” Où Camille s’entend souvent expliquer pourquoi elle devrait s’y mettre. ”Les gens se donnent pour mission de comprendre et de t’expliquer pourquoi tu te trompes. Ça n’existe pas dans les autres sports. Personne ne va t’expliquer que tu rates un beau moment de partage si tu vas pas voir un match de Roland-Garros...”

Hors-jeu

Une fonction sociale dont Badr se passe également. “Si je suis avec des amis pendant un match, je vais peut-être regarder une action de temps en temps mais je ne vais pas me déplacer pour ça. Et ça me saoule parce que quand je suis avec mes potes, je préfère discuter. Avec le boulot, j’ai rarement le temps de les voir, donc je préfère parler.” Pour Badr, le désintérêt a été progressif. “Il y avait une période où je suivais. Aujourd’hui, je regarde parfois les résumés de grands matchs, comme la finale de Champions League. Mais le plus court possible. Je pense simplement que j’ai d’autres priorités. J’ai l’impression de perdre mon temps et je n’ai plus aucun plaisir à regarder un match pendant deux heures. Je m’ennuie, à un moment j’ai envie de faire autre chose.”

Pour autant, il insiste, il ne pose pas de jugement de valeur sur ce que le football est devenu. Contrairement à Marie-Claire. “Il y a tellement de violence, de racisme, de magouilles… Je ne crois plus du tout dans un sport qui a perdu la notion de plaisir. C’est devenu indécent. Ceci dit, c’est vrai aussi dans d’autres sports.” Elle est rejointe par Camille. “Je sais que le foot a pu être un bel outil de cohésion. Mais dans ce qui fait ce sport aujourd’hui, comme la gestion de l’argent évidemment, il y a quelque chose qui me rebute et c’est viscéral. On sait que c’est un monde pourri, mais on kiffe tous quand même. Il y a d’autres thèmes d’actualité où l’on se poserait la question de regarder ou non. Pour plein de sujets, on se demande si on cautionne ou pas. Mais ici, c’est le foot, donc c’est O.K., on continue de regarder même si on sait.”

L’union fait la farce

Face à un mari potentiellement capable de regarder Surinam-Île de Guam tellement il aime ça, Marie-Claire a bien dû faire preuve de résilience. “Je n’empêcherai jamais personne de regarder parce que je comprends que c’est une passion. Mais je dois parfois faire l’impasse sur certaines choses, ou les faire seule, parce que mon mari ou mon fils veulent absolument voir un match.” Or, aujourd’hui, le sport à la télé, c’est tout le temps. “Le championnat, la Champions League, l’Europa League… Et il y a encore le Tour de France, Wimbledon et les J.O. qui arrivent… Le sport m’intéressait plus quand j’étais jeune parce que c’était plus ponctuel. Aujourd’hui, c’est l’overdose.”

Incapable de se qualifier, la Belgique a vécu entre 2002 et 2014 l’enchaînement des compétitions au rythme des sélections étrangères. Aujourd’hui, on vante ce mois de foot pour son pouvoir rassembleur, fédérateur. “Je ne le verrai pas spécialement parce que je ne serai pas au cœur de l’action, mais si ça peut rassembler, c’est génial”, reconnaît Camille. Ce à quoi ne croit pas Marie-Claire. “On passe l’année à se taper dessus, à dire que la Belgique n’est plus un pays, mais pour l’équipe nationale on est Belge. Je trouve ça très hypocrite.” Espérons que l’on soit Belge au moins jusqu’au 11 juillet, jour de la finale. Elle se posera alors un peu devant le match. “Si un truc sympa s’organise, je peux regarder un peu. Mais pas durant nonante minutes!”

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